De la chaleur et de la timidité

11 mars 2011

Souvent les voyages ne sont pas si intéressants que ça, ce qui nous excite c’est toujours l’idée qu’on va partir, et réserver les billets d’avion, et se dire que ça y est dans deux semaines on prendra un moyen de transport et qu’on sera ailleurs, mais une fois sur place les perspectives sont différentes, cette année j’ai voyagé un nombre assez considérable de fois, je crois que je faisais exprès souvent, il me semble qu’il n’y a pas eu un seul mois où je n’ai pas pris un train ou un avion. On est ailleurs mais on est toujours à Paris quelque part, quand je suis ailleurs je dis à Paris que je suis ailleurs, c’est cette ville qui reste toujours le pôle magnétique et vers laquelle et à partir de laquelle se situe la géographie de ma vie. À la base je ne voulais pas parler du tout de ça, je crois que j’évite ce dont je veux parler parce qu’au fond je suis timide, un jour quelqu’un m’a dit que je n’étais pas timide mais que j’étais vite intimidée et je crois que c’est exactement ça, et le bourdieusien avec qui je partage mes jours a aussi sa théorie sur la question, sur le principe de domination qui serait comme à la source de la timidité. Souvent je rougis et cela devient si handicapant que j’ai décidé dernièrement de faire l’examen de mon rougissement, j’ai mille exemples en tête et je vais commencer par celui-là. Une nuit de vernissages, je lui donne un bouquet de fleurs parce que j’étais heureuse pour elle, et forcément c’était maladroit alors j’ai rougi, les minutes passent et je sens que je dérougis enfin malgré la chaleur et la timidité, mais la minute suivante un garçon s’approche de moi et me regarde si intensément que je me demande si je ne suis pas en train d’oublier de qui il s’agit, si on se connaît par exemple, et je lui dit « bonsoir » et il s’approche de moi pour me faire la bise, et sa familiarité est si prégnante que je me dis qu’il me connaît et alors je dis « on se connaît ?», et me rendant compte à l’instant de la connotation tellement suggestive de la question et à son regard qui s’allume je comprends que non, et je rougis de nouveau, et il fait vraiment très chaud chez Lucile Corty. Souvent les garçons doivent penser que quand je rougis devant eux c’est parce que j’ai envie d’eux, ou quelque chose comme ça. Je réalise rétrospectivement que les situations de rougissement sont celles où l’on se révèle, derrière le personnage il y a toujours le sang qui réagit instantanément et qu'il y a des mots et des pensées dans les petites veines qui se gorgent brutalement à la surface de la peau. J’ai développé différentes techniques contre le rougissement, mettre mes cheveux devant mon visage, me lever pour aller aux toilettes, tourner le dos, lacer mes chaussures. On m’a déjà dit que c’était mignon mais pour les rougisseurs ce n’est jamais une situation mignonne, c’est un moment où l’on dit quelque chose d’autre que ce qu’on est en train de dire. Parfois il y a des gens qui sont étonnés de ma soudaine timidité, parce que j’ai un tempérament assez agressif je crois. Il m'arrive de rougir parce que j'ai peur que les gens croient qu’ils entendent autre chose alors que non, mais le fait qu’ils puissent s’imaginer ce qu’ils croient me fait rougir et parfois même rougir de rougir. J’ai commencé à rougir le jour où j’ai commencé à travailler à la radio et à publier des bouquins, j’étais très jeune et c’était comme une modestie honteuse qui devait prendre le dessus sur ces succès précoces, je m’en souviens parfaitement. Depuis quand je me sens rougir ça commence par les joues mais une fois je me suis vue rougir dans la glace et c’était aussi le cou et les oreilles, et j’étais comme défigurée. Certaines personnes me font rougir systématiquement parce qu’ils incarnent des positions de pouvoir, d’autres parce que quelque chose de secret nous liait. Il m'est même déjà arrivé de rougir au téléphone, dans le noir, alors qu'il n'y avait personne pour me voir, mais l'idée même que ma voix trahisse quelque chose, ou qu'un doute émerge dans la tête de mon interlocuteur me faisait rougir de peur. Il y a des moments où je sais que le rougissement va arriver et il faut que je m’arrange pour ne pas y penser pour ne pas rougir, et c’est une sorte de fierté personnelle quand j’arrive à ne pas rougir, comme si ces choses-là se contrôlaient, comme si la peur panique d'être révélée et découverte et exposée pouvait se guérir, mais le malaise permanent est incurable, il n'y a pas de remède contre les voiles lorsque le vent souffle. L'autre jour un ami peintre de Thomas suggérait d'écrire un texte sur "Peindre le vent" comme les rideaux aux fenêtres qui se soulèvent dans les tableaux d'Edward Hopper, je trouvais que c'était une très belle idée. 

Photo Emmanuel Biard
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