La France (2)

03 mai 2011

En ce moment je fais des rêves prégnants. Il y a des monstres et des fées exactement comme dans la vie, il y a aussi des collègues de travail avec qui je vais dans les carnavals. Il y a des maisons de campagne isolées desquelles on ne peut pas sortir. Il y a des scènes de dispute terribles avec des gens que je ne connais pas. Il y a du sexe. Il y a des révélations. Il y a aussi des gens que je ne vois jamais mais qui apparaissent sur facebook parfois et qui deviennent soudainement très importants le temps du rêve. Le lendemain chose très étrange, une d’entre elles me contacte pour un motif quelconque. Il y a aussi des scènes qui se déroulent dans ma vie d’avant, il y a celles qui se passent dans mon pays d'aujourd’hui. J’imagine qu’il existe déjà des livres sur les rêves des expatriés.  

Dans un autre rêve je traverse ce grand jardin qui s’appelle la France. Il y a des oliviers, des vignes, des vignes en coteaux (inimaginable douleur des vendangeurs), des champs de lavande, des arbres à fruits, des figuiers, des abricotiers, des cerisiers, des allées de platanes. Je suis dans un train, nous longeons le Rhône ce grand fleuve européen, je vois les paysages déclinants. Grande rigueur rurale des plantations à côté de la luxuriance des plantes sauvages, du lilas qui tombe par grappes, du romarin qui pousse dans les rocailles, des coquelicots qui bordent les routes, des roses trémières qui grimpent sur la moindre grange. Je réalise que l’aspect rectilinéaire de l’agriculture entourée d’un tel bordel pourrait s’illustrer comme la métaphore absolue de la France, mon pays schizophrène. Quand on dit qu’on aime la France on est aussitôt suspect, c’est un peu osé quand même. Ce n’est pas possible d’aimer un pays au bord du fascisme, à un cheveu des dérapages même si la France rattrape toujours ses excès de vices par des débordements de vertu, et cela dans tous les domaines de la vie et de l’organisation sociale.

Ces clivages reviennent en rêve. Comme le mien le pays est constamment déchiré, tiré de part et d’autre par ses extrêmes les plus irréconciliables. J’ai déjà vécu cela. Les résultats des élections fédérales canadiennes viennent de tomber, le ROC (rest of Canada) a voté pour le Parti Conservateur, inscrivant le pays dans un fantasme bushiste ridicule tandis que le Québec a voté majoritairement pour le parti opposé, le Nouveau Parti Démocrate, pensant révolue l’ère des dépenses militaires et des coupes budgétaires dans la culture et l’éducation. Que nenni : les deux solitudes se regardent, interloquées, encore étonnées de dormir dans le même lit après des siècles d’incompréhension politique et culturelle. 

Je retourne me coucher.  

***

« Le jardin français est le prolongement de la demeure. Il domestique et ordonne la nature selon les principes de la géométrie, de l'optique et de la perspective. Le jardin est dessiné comme un édifice, en une succession de pièces que le visiteur traverse selon un parcours préétabli, du vestibule aux pièces d'apparat. Le vocabulaire architectural utilisé dans la description du jardin à la française traduit sans ambiguïté les intentions du dessinateur. On y parle de salles, de chambres ou de théâtres de verdure. On se déplace entre des murs de charmilles ou le long d'escaliers d'eau. On recouvre le sol de tapis de pelouse brodés de buis, les arbres sont taillés en rideaux le long des allées ».

Charmilles.
Escaliers d’eau.

« La liberté prise par les dessinateurs de jardins à la française avec les règles de la perspective idéale leur permet d'éviter la rigidité de la géométrie. Avec la demande croissante tout au long du XVIIe siècle de jardins de plus en plus ambitieux, on assistera alors à une inversion des valeurs. À Chantilly comme à Saint-Germain, le jardin n'est plus le prolongement du château mais le château est devenu l'un des accessoires du jardin, dont il occupe maintenant un compartiment. »