Le ouaouaron

04 janvier 2009

La nuit dernière, taraudée par le décalage horaire, je m'étonne auprès de Tendre Moitié de ne plus entendre, depuis quelques mois, les « ouaouarons » crier dans la cours. « Les quoi ? » me demande Tendre Moitié, un sourire narquois dans sa voix. « Ben oui... Les ouaouarons, les grenouilles ?».

 

Malgré tous mes efforts pour « actualiser » ma langue québécoise et la libérer de ses erreurs grammaticales colportées par la proximité anglophone, mais aussi par les expressions vieillies que nous traînons malgré nous (« soulier », « châssis », « astheure » et j'en passe, mots qui nous rapprochent davantage de la langue de Montaigne que de celle de Houellebecq, ce qui s'appelle quand même la classe), il reste toujours, et c'est bien là l'effet tragi-comique, d'ineffaçables traces de ce passé qui ne m'est pas si lointain. Les heures d'insomnie passant, et une pensée en appelant une autre, une vieille chanson du fond de mon enfance m'est revenue en mémoire : « Hommage du soir à Châteauguay », d'un groupe de baby-boomers québécois ultra ringard (dire « quétaine ») : Beau Dommage. Pour la petite histoire, Châteauguay est une banlieue plutôt pauvre de Montréal où je vécus entre l'âge de cinq et six ans et où je connus mon premier amour, Benoît, à qui j'eus promis de me marier et d'avoir de nombreux enfants. Whatever. Alors, en chanson, ça donne :

 

Dimanche au soir à Châteauguay / Dimanche soir à Châteauguay

Les pieds pendant au bout du quai
La rivière joue d'l'harmonica
Ma blonde se baigne les pieds dans l'eau/Ma copine  trempe ses pieds dans l'eau. A noter cette ambigüité lexicale complexe : le verbe pronominal « se baigner » sous-entend forcément qu'il faille s'immerger au moins les pieds dans l'eau ; difficile de se baigner uniquement le bras ou la tête. Je laisse au lecteur la liberté d'interpréter ce vers difficile.
C'est plein d'oiseaux qui courent le long de l'eau
En chantant leurs chansons d'oiseaux/(Sic)
Les enfants r'viennent en chaloupe
Y ont pêché trois crapets soleil/Perche soleil ou perche arc-en-ciel est un poisson potamodrome originaire du nord-est de l'Amérique du Nord. (Merci Wikipédia.)
Les mouches à feux font des folies/Les lucioles s'excitent
Les ouaouarons sont pas plus fins/Les grosses grenouilles ne sont pas mieux.

 

4 heures 30 du matin. Alors que je tente de reconstituer musicalement cette chanson complètement naze, je me lève et décide de chercher dans Le Robert l'origine de ce mot phonétiquement étrange, « ouaouaron ». Je le trouve juste après le superbe « ouananiche ». Qui, parmi 60 millions de Français, qui, parmi les linguistes, les grammairiens, les chercheurs du CNRS, sait ce qu'est la ouananiche, mot que nous employons relativement régulièrement dans les campagnes québécoises ? Cet  article du Robert sonne à mes oreilles comme une page entière de poésie :

 

OUANANICHE, n.f., 1897 : annanish, 1875 : mot indien (Montagnais), « le petit égaré ». Saumon d'eau douce. Gaston Miron : « Un ciel de ouananiche et de fin d'automne. »


Et enfin :

 

OUAOUARON, n.m., 1632, mot iroquois, « grenouille verte ». Grenouille géante d'Amérique du Nord pouvant atteindre 20 cm de long, et dont le coassement ressemble à un meuglement.


Nous Québécois sommes si horriblement complexés que nous aimons bien gloser sur de prétendues racines généalogiques latines ou françaises, ça nous rassure sur nos origines diffuses, nos sangs mêlés qui nous obsèdent jusqu'aux plus récents référendums sur l'indépendance politique du Québec. Comme si le fait d'avoir un très lointain cousin breton nous ennoblissait, nous éloignant ainsi de l'évident lien de sang avec les indiens dont nous sommes historiquement, physiquement et même linguistiquement les enfants naturels. Je constate cela tous les jours ; je regarde un Québécois et je vois un abénaki, un algonquin, un cri. Mes yeux sont bridés et mon nez, aussi rond que celui d'une innu. Nous ne sommes pas plus latins que chinois, autrichiens ou suédois ; et le jour où le Québec n'aura plus honte de sa mixité amérindienne, peut-être aura-t-il gagné sa réelle indépendance, celle qui est née de la forêt, des rivières sans frontières, de la sagesse des femmes chaman et des trappeurs de la Charlevoix.