L'ère du Salut

07 juin 2009

  • Philippe Sollers, 1981

«Je n'aurais jamais pu écrire Paradis, Femmes, Portrait du Joueur, Le Cœur Absolu, Les Folies Françaises, Le Lys d'Or, La Fête à Venise, Le Secret, si je n'avais senti en permanence planer près de moi la main dégagée, cruelle et indulgente de Nietzsche», écrit Philippe Sollers dans La Guerre du Goût. Depuis les débuts de Sollers écrivain, le philosophe allemand surgit ici et là dans ses romans et ses essais. Une Vie Divine lui rend un hommage absolu en 525 pages. Y sont racontées les aventures du narrateur, ce «philosophe masqué» qui revêt la vie d'un Nietzsche errant à Paris et à notre époque.

«Au début du roman, il y a un rêve : je me vois dans la glace de la salle de bains, tête ouverte, ayant perdu ma calotte, le cerveau à l'air. Ce rêve reviendra tout au long du récit, hommage à Hamlet bien sûr, au crâne dans le cimetière» ainsi qu'aux crânes peints par Cézanne, ou sculptés par Picasso... «Tout se joue sur fond tragique, mortifère», m'explique Sollers. «Le narrateur se présente d'une manière humoristique comme un philosophe clandestin qui n'est pas un universitaire, ce qui est très important. On sait seulement qu'il doit écrire un mystérieux rapport sur la « philosophie mondiale ». L'idée est la suivante : à quel prix peut-on acquérir une autonomie, une indépendance complète ? À quel prix la liberté peut-elle s'acquérir ?

Une fée brune à l'âme blonde

Sollers se venge, il veut parler d'autre chose que de la mort et de ses prédicateurs. Pour cela, quelques stratégies guerrières : la clandestinité, la musique, Mozart bien sûr, et l'érotisme éclairé, non pas le libertinage vécu comme «n'importe quoi». «Il y a un embarras sexuel de l'humanité. Sur fond de morale constante, les couples vivent dans le ressentiment et l'esprit de vengeance. C'est ce que j'appelle la guerre des sexes : il n'y a pas d'entente possible. Sachant que toute femme est prête à embrasser une croyance religieuse, spiritualiste, il s'agit de savoir comment la rallier à une autorité de pensée. Audacieux pour notre époque... Cause toujours, comme on dit ! Tout simplement, il faut de l'autorité, de l'autorité métaphysique. Pas de la charlatanerie.»

Dans Une Vie Divine, le narrateur choisit de vivre cela avec deux femmes qui lui permettent de connaître «des relations différentes au Temps.» D'abord, la blonde Ludivine, une petite vendeuse «merveilleuse menteuse» qui travaille dans une boutique du côté des Champs-Élysées. «Le monde de la mode entretient un rapport au temps très rapide, extrêmement factice.» L'autre femme, c'est Nelly, « fée brune à l'âme blonde», philosophe réfractaire avec qui le narrateur vivra ce qu'il appelle des «séances de temps.» Sur fond de lectures philosophiques, théologiques et littéraires, traversant toute la bibliothèque de Kant à Baudelaire en passant par Sappho, il s'agira non pas «d'introduire la philosophie dans le boudoir mais le bordel dans la philosophie. Il le mérite.»

Calendrier nietzschéen


De temps, il en sera beaucoup question dans ce volumineux roman. L'histoire se déroule en «l'an 118». Il faut aller chercher à la dernière page de L'Antéchrist où Nietzsche proclame sa «Loi contre le christianisme» pour résoudre l'énigme de ce nouveau calendrier : les temps nouveaux commenceraient, selon la chronologie nietzschéenne, à partir de l'an 1 au 30 septembre 1888. Contre le calendrier grégorien débutant à la naissance du Christ (enfin, à sa circoncision, 8 jours plus tard) et déterminant la date et l'heure de tous les coins de la planète économique, Nietzsche, en antéchrist qu'il estime être (?), détermine un nouvel an 1.


«Le vent a cessé de souffler, et je suis aussi sensible qu'un gros galet sur la plage. Je le ramasse, je le jette, je le reprends. Il est blanc-jeune strié de bleu, combien de milliers d'années de polissage ?» écrivait Sollers quelque part. Et lui de conclure :


«Je dis que l'acte révolutionnaire consiste à poser la question si quelqu'un ose, ou non, se vivre en 118 aujourd'hui». C'est fait.



UNE VIE DIVINE
Philippe Sollers
Gallimard, 525 p.

photo © david Boeno