Adieu, Denis Roche

07 septembre 2015

  • Adieu, Denis Roche
Dans un texte titré L’aréopagite qui vous est consacré, Philippe Sollers dit ceci : «Cet énergumène enragé par des siècles de : boucle-là ou j’te fais le coup du poète.» Cette phrase définirait-elle bien l’ensemble de votre démarche poétique ?

C’est plus compliqué que ça. Vous avez un compte à régler avec la poésie, avec les poètes. Et probablement, au travers eux, d’une manière plus générale, avec la littérature. Je suis persuadé que si on veut vraiment écrire quelque chose, il n’y a pas de demi mesure. Il faut être pris d’une extraordinaire arrogance. Ou alors, il y a deux sortes de gens : il y a ceux qui veulent écrire comme tout le monde, et quelques autres, heureusement pour l’histoire de la littérature, pour qui c’est exactement le contraire. Ils ne veulent pas du tout écrire comme les autres. Ceux-là sont extrêmement rares. Mais il suffit qu’il y en ait trois ou quatre par génération, c’est largement suffisant.

Vous considérez qu’il y en a toujours, en France, en ce moment ?

Il y en a toujours deux ou trois…

Vous pouvez me citer des noms ?

Non, mais non ! On ne peut pas jouer à ce genre de jeu. C’est longtemps après qu’on le sait.

Si vous me parlez d’une génération, vous connaissez bien la vôtre...

C’est ambigu, quand même, parce le problème de ces écrivains, c’est qu’ils ne ressemblent pas aux autres. J’ai toujours dans l’oreille la phrase d’une éditrice américaine qui avait piqué une crise contre la littérature française en me disant : «Mais où sont vos Gide, où sont vos Malraux ?» Alors je lui avais dit : «Mais où sont vos Sherwood Anderson et vos Dos Passos !» Pourquoi il faudrait qu’on fabrique des Gide et des Malraux ?

Il est vrai que, vue de l’étranger, la littérature française est souvent qualifiée de sclérosée. Comme si elle avait atteint une sorte de limite.

Mais non ! Aux Etats-Unis ils écrivent tous de la même manière… C’est une démonstration que la littérature française est beaucoup plus indépendante, multiforme, beaucoup plus difficile à repérer que la littérature étrangère.

Qu’entendez-vous par «difficile à repérer» ?

La mondialisation existe en littérature aussi. Prenez un écrivain pakistanais qui écrit en anglais, prenez un écrivain sud-américain qui a écrit une grande saga familiale sur trois générations, prenez un écrivain américain qui fait un million d’exemplaires à son premier livre : ils écrivent la même chose. Il faut inventer des histoires costaudes comme le font les scénaristes d’Hollywood, et vous visez le million d’exemplaires. L’important c’est que ce soit traduisible facilement. C’est un des grands reproches que l’on fait à la littérature française : c’est qu’elle est très difficile à traduire.

Et difficilement exportable.

Difficilement exportable parce que ça ne marche pas de la même manière. Prenez Guyotat, Quignard… Essayez de les traduire. Prenez ce qui sort en ce moment, un volume en latin, vous croyez que c’est traduisible ? Mais non ! Ça les emmerde, les étrangers, que la littérature française continue d’être aussi indépendante. Prenez des gens comme Rushdie, c’est un énorme scénario, mais il n’y a pas d’écriture. Il faut juste avoir une grosse histoire à raconter.

Justement, j’aimerais parler de votre poésie. On l’a souvent qualifiée d’«illisible» ; vous trouverez peut-être ma question provocatrice, mais peut-être que vous ne souhaitez pas qu’on vous lise ?

Je répondrai à cela par une citation du colonel Lawrence, que l’on cite rarement dans la littérature… Lawrence d’Arabie, qui a quand même écrit un chef-d’œuvre de la littérature, Les Sept Piliers de la Sagesse. Il a écrit cette phrase que je trouve absolument parfaite : «Les livres ne sont pas faits pour être lus, ils sont fait pour être écrits.»

À propos de votre technique d’écriture, j’aimerais que vous me disiez ce que vous inspirent les mots suivants : ligne, surface, vitesse.

«Points, ligne, surface» c’est le titre d’un des plus beaux textes théoriques qu’ait écrit un peintre. Kandinsky. 40 pages. Il avait l’avantage d’être passé à la peinture abstraite, quelle merveille… C’est le problème de la littérature : elle ne peut pas devenir abstraite. Abstrait, c’est quand le sens descriptif, narratif, qui est possible dans la peinture, est évacué complètement. En littérature, on aimerait pouvoir passer de l’autre côté, mais on ne peut pas. Il faut être avant la limite ; là où il y a encore des quantités de sens différents, il peut y en avoir cinquante par page plutôt que deux, comme chez la plupart des écrivains… Et en même temps, dans l’écriture même, dans la façon d’écrire, de chahuter les mots, les enjambements, cela frise un peu le passage à l’abstraction, mais on est avant.

C’est vrai que les Dépôts de savoir et de technique se regardent plutôt qu’ils ne se lisent.

Il y a un peu de tout : ça se regarde, ça se lit… Vous savez, un texte ne dit que ce qu’il dit. Il n’écrit que les mots qui sont écrits ; il n’y a pas à chercher autre chose, derrière. Il n’y a pas de mystère. Quand vous regardez un tableau, de Kandinsky par exemple, il y a des quantités de parcelles, de bribes, d’ombres, de couleurs, de courbes… Tout ça est disposé d’une manière savante, apparemment en désordre mais c’est d’un ordre parfait ! La littérature devrait aussi pouvoir se lire, se regarder comme cela. Comme un chef-d’œuvre d’organisation. Et pas l’histoire interminable de l’agonie de sa maman dans une maison de retraite et des promenades dans le jardin ! Je dis ça parce que la littérature française est bourrée de ça. C’est du sirop.

Vous vous référez à la littérature du XIXe...

Mais on est toujours dans celle-là. On est dans celle-là sauf que chez Hugo, quand même, il y a des moments de transe insensée. Et Nerval… Il y a des poèmes chez Nerval, expliquez-moi un peu de quoi il parle ! «Je suis le Ténébreux-le veuf-l’incosolé/Le Prince d’Aquitaine à la Tour abolie/Ma seule Étoile est morte – et mon luth constellé/Porte le Soleil Noir de la Mélancolie.» ça veut dire quoi ? On dit : «Mais, c’est ésotérique !» Mon œil ! Il s’amusait comme un fou avec des mots et des sonorités magnifiques.

Et surtout, le XIXe siècle, c’est le berceau de l’avant-garde !

Il y a Baudelaire, créateur du roman moderne… Mallarmé, qui arrive… Rimbaud… Et tout le reste !

Vous avez poursuivi le geste de Mallarmé ?

Sur Mallarmé je suis très hostile. C’est un champion, lui. Il a fait le plus grand mal que l’on pouvait faire à la poésie française. «Jamais un coup de dé n’abolira le hasard». Fabuleux ! Tout d’un coup ! C’est du Malévitch !

Justement : on revient à l’éternelle question : «Que fait-on après ?» …après le Carré blanc sur fond blanc...

Malheureusement, après, des milliers de poètes français se sont dit : «Il faut disperser des mots sur une page… Plus y a de blanc, mieux c’est. Ce doit être vaporeux, vaporeux comme de la brume sur un champ !» C’est pourquoi je dis que Mallarmé c’est du Malévitch. On s’est dit qu’après Mallarmé il ne suffisait que de disperser des mots sur une page pour faire de la poésie. On retourne dans les pires clichés du XIXe siècle.

Mais votre geste était tout aussi violent ! Après avoir fait ce que vous avez fait à la poésie, n’aviez-vous pas l’intention d’être considéré comme le dernier poète français ?
Oui. La poésie est inadmissible, d’ailleurs elle n’existe pas. J’ai refermé la porte derrière moi.

Vous pensez avoir réussi ?

Comme dirait Sollers : «Il s’est tiré l’animal !» Il a réussi son coup… C’est toujours un peu un os pour les gens. La preuve c’est qu’ils s’ingénient à dire : «Oui mais… Il a continué de faire de la poésie sous une autre forme… » Claude Roy disait que «les poètes n’arrêtent jamais d’écrire des poèmes», il disait ça avec un regard inspiré… Guillevic me tenait le même discours. Le vrai problème c’est ça : quand on est un poète, on n’arrête pas. Voilà. Mais moi j’ai arrêté. Ça a l’air simple. D’autres auraient pu y penser. Rimbaud a arrêté, il s’est tiré. Mais Rimbaud, peut-être parce qu’il est parti vendre des armes, je ne sais pas, il n’a jamais été accusé d’avoir abandonné.

Mais Rimbaud, sur son lit de mort (on le sait par les lettres de sa sœur Isabelle), continue à faire de la poésie vivante ! Dans ses délires, son corps vit en poète… «L’homme habite en poète», pour reprendre l’expression d’Heidegger.

Heidegger ! Ça y est ! Mon Dieu ! Mon Dieu… Bourdieu avait une formule (Bourdieu n’est pas une référence pour moi en matière de littérature, pas du tout) mais il y a un texte de lui où il pique une crise à propos de la posture sacrée de l’écrivain. La sacralisation de l’acte d’écrire est due à une triade infernale : Hölderlin, Heidegger et Blanchot. C’est eux qui ont établi le statut sacré de l’acte d’écrire.

Vous vous employez donc à saccager la poésie ou une certaine figure du poète ?  Je sais que ça vous énerve beaucoup, l’idée de l’écrivain dans sa tour d’ivoire, inaccessible, inspiré, pris dans un élan mystique.

J’étais très inspiré quand j’écrivais mes poèmes. J’étais dans une sacrée tour d’ivoire ! Personne n’aurait pu rentrer dedans. Mais c’est vrai que socialement, c’est une vieillerie dont on n’arrive pas à se défaire.

J’aimerais savoir si, après ce geste très violent que vous avez posé, soit «claquer la porte» comme vous le dites,  peut-on dire qu’il y a un avenir pour la littérature ? N’avons-nous pas touché la fin du littéraire ? Est-ce que ce n’est qu’une question de genre ?

Louve Basse n’interdit à personne de continuer à écrire en prose. À cause de ce statut de mondialisation autour du roman, aujourd’hui il n’y a plus que des romans. Même le mot «littérature» n’est plus utilisé ; on n’écrit que des romans. Quand les gens vous demandent ce que vous faites et que vous dites que vous êtes écrivain, les gens vous disent : «Ah vous écrivez des romans, ça parle de quoi ?» Moi je ne dis jamais que je suis écrivain. Je disais, avant, que j’étais Conseiller littéraire catégorie 3.

Louve Basse rouvre la porte après l’avoir fermée ?

Louve Basse c’est une explosion de liberté. Tout est possible.

Que pensez-vous de cette phrase de Gérard Genette, dans Frontières du récit : «Peut-être le roman, après la poésie, va-t-il sortir définitivement de l’âge de la représentation» ?

Genette, ce best-seller ! Ce n’est pas de la théorie littéraire, c’est de la connerie ! Genette ne sait pas ce que c’est que la littérature… Ce sont des livres, des œuvres, des esprits conditionnés pour conditionner. C’est l’emballage impeccable pour faire des cours : tout est organisé, chaque truc est dans sa case, toutes les cases sont organisées… Ça marche très bien, il suffit de «genettiser». En plus, Genette est traduit dans toutes les langues parce que tous les systèmes universitaires fonctionnent de la même manière : des mises en boîte programmées, voilà.

Il y a un livre de Philippe Forest qui vient de sortir : il a rassemblé en un recueil toutes sortes d’articles, d’essais, qui s’appelle : De Tel Quel à l’Infini.

C’est le même titre que le recueil de Marcelin Pleynet…

Oui, enfin non… Ce n’est pas la même chose… Pleynet réécrit sans cesse l’histoire de Tel Quel pour rétablir la vérité historique, qui est une vérité très particulière !

Très relative…

Oui. Vous me donnez trois minutes ? Je vais à la librairie et je vous rapporte le bouquin. C’est un petit cadeau.

(Denis Roche sort du café et reviens trois minutes plus tard).

Merci ! Je suis touchée.

Ce n’est rien.

Revenons à vos poèmes.

Oh ! Ça fait longtemps...

Est-ce que l’ensemble de vos poèmes sont chapeautés par une forme d’ironie ?

Certes oui.

Un humour grinçant…

Oui. Entre autres. On pourrait écrire des thèses sur le sentiment de la nature dans l’œuvre de Denis Roche, des textes sur le lyrisme… Mais c’était un mot tabou à l’époque, très dépréciatif. Moi je pourrais écrire 100 pages sur ça. Il y a une vingtaine de poèmes d’Éros Énergumène qui sont inspirés de la grande œuvre de Cholokhov, Le Don Paisible. Mais ça, c’est un scoop ! Personne ne le sait. C’est la grande œuvre romanesque du XXe siècle ! Après le Docteur Jivago… Dix volumes publiés chez Julliard et traduits par Antoine Vitez. Ça a été très mal vu par la suite parce que Cholokhov a été perçu comme un suppôt du régime stalinien, ce qu’il était. Et après sa mort on l’a accusé d’avoir piqué le principe de cette œuvre à un type qui a été enfermé au goulag et qui n’avait jamais réussi à publier.

Revenons à votre période Tel Quel : pouvez-vous me résumer les circonstances de votre entrée dans la revue, en 1962, et celles de votre sortie, officiellement en 1976 ?

L’entrée, c’est assez simple. J’avais publié mes premiers poèmes dans une revue, au Seuil, qui s’appelait Écrire, dirigée par Jean Cayrol. À l’époque, c’était un collectif. Tous les trois mois c’était un volume qui regroupait deux textes en prose et un poète. Ça devait faire 300 pages, 250. J’ai publié mes premiers poèmes là-dedans. Et Jean Cayrol était assisté pour les lectures et tout ça par un jeune poète qui s’appelait Marcelin Pleynet, et lui et moi nous sommes devenus amis.

Vous l’êtes toujours ?

Non. Depuis très longtemps. Un jour Cayrol nous a dit : «Les gens de Tel Quel veulent vous voir tous les deux.» On est allés les voir, et ils nous ont proposé d’entrer à la revue. Voilà.

Et Locus Solus ?

Dites donc, vous en savez des choses ! Alors Locos Solus ça a dû être un tout petit peu avant. Locus Solus c’était une revue bilingue, anglais/français, animée par des poètes américains : John Ashbery, Henri Mattews, des gens comme ça qui vivaient à Paris avec leurs copains peintres. Tout fait partie du même milieu : l’avant-garde ! L’avant-garde… (Denis Roche le prononce à l’américaine).

D’ailleurs, j’aimerais savoir pourquoi vous avez si peu participé à L’Infini.

Pourquoi vouliez-vous que je participe à L’Infini ? Je vais vous dire, j’ai toujours détesté lire des revues. C’était pas mon truc. Pour être au goût du jour dans les années 1960, 1970, pour se tenir au courant, il aurait fallu lire une quinzaine de revues et les lire toutes. J’ai participé à l’histoire de Tel Quel, bien sûr, mais je suis parti avant la fin de Tel Quel puisque j’ai démissionné en 1972.

Oui, et les circonstances de votre sortie, justement ?

C’est raconté en partie dans Louve Basse. C’était le colloque Artaud/Bataille qui a été le détonateur. Grand moment… La légende absolue ! Le sommet de l’hystérie terroriste de l’avant-garde ! Les gens qui y sont allés ne s’en sont jamais remis… Ça se passait à Cerisy. Le colloque était organisé par Tel Quel.

Là où vous aviez écrit, au tableau : « le con bu !»

Oui. Oh, je me suis fait mal voir… Je n’ai pas du tout joué le jeu.

Ça n’a pas plu ?

Si, ça a plu, mais de toute façon on aurait pu faire n’importe quoi. Les gens étaient venus pour pleurer d’enthousiasme, grimper au plafond. Pire que des groupies ; c’était d’une grande violence, une tension épouvantable. La première semaine c’était Artaud, je me suis tiré, et la deuxième semaine c’était Bataille. En plus c’était la pleine période maoïste de Tel Quel

Vous avez été maoïste.

J’ai signé toutes les pétitions maoïstes qu’il y avait dans Tel Quel à l’époque.

Vous partagiez ces opinions ?

Non. Je m’en foutais complètement, Mais je trouvais que c’était mieux que le passage par le parti communiste. Passage auquel je n’avais pas participé du tout. J’ai trouvé ça un peu saumâtre, tout de même, que mes amis à Tel Quel aient défilé en tête du défilé communiste en 1968, manifestation qui voulait prôner le retour à l’ordre ! J’étais un peu mal. Il y a une photo où ils sont tous alignés au coude à coude… Ce n’est pas à la gloire de Tel Quel. Heureusement notre brave Parti Communiste de l’époque se méfiait de Tel Quel terriblement. Il faut se replacer à l’époque : le Parti Communiste Français était une force politique énorme, très mobilisée, très informée, très active, et on ne peut pas imaginer cela aujourd’hui. Ils avaient un nombre considérable de journaux et de revues. Et des journaux et des revues qui avaient beaucoup de lecteurs militants. Vous aviez un article de 2 pages dans L’Humanité, vous vendiez 100 000 exemplaires de votre livre, tout de suite. Quel que soit le livre. Et vous aviez Les Lettres Françaises, hebdo littéraire qui fait quand même… Je ne sais pas, 48 pages toutes les semaines ! Donc, s’infiltrer dans les bonnes grâces du PC à l’époque… Ils s’y prenaient très bien pour débaucher des écrivains ! Ils les attiraient, ils organisaient de grandes ventes, des colloques sans arrêt, ça fonctionnait très bien. Mais j’ai trouvé mieux de verser dans les chinoiseries, la distance, comme ça, qui reprenait un côté utopique… Cela dit les manifestes maoïstes qu’on a publié dans Tel Quel, c’est pas à la gloire de la littérature française.

Vous avez déjà regretté d’avoir participé à cette revue ?

Non, parce que c’était le seul endroit où il se passait quelque chose. Et donc, en 1972, il y a eu le colloque. Le principe du colloque, c’est un texte de 25 pages écrit à la virgule près, encore mieux 50 pages, et parler un après-midi complet en lisant ses feuilles, si possible le plus obscur possible. Plus c’était comme ça, mieux ça marchait, plus c’était la messe. Moi je suis arrivé avec un texte fantasmatique, bidouillé en grande partie au magnétophone (tout simplement parce que je n’avais pas eu le temps de le finir ; j’étais tellement en retard que la deuxième moitié… J’ai improvisé la deuxième moitié sur magnétophone). Dans ce contexte-là c’était tellement provocateur, mais les provocations marchaient très bien. Dans l’assistance, ils étaient horrifiés que je ne joue pas le jeu, que je fasse un texte de fiction. À l’époque, ça ne se faisait pas de faire un texte de fiction à Tel Quel, c’était l’horreur absolue. En plus c’était auto-biographique, il y avait des dialogues, des choses comme ça. C’était l’horreur ! Mais c’était d’autant plus provocatoire. Et après cette lecture, il y avait un débat avec le public. Public évidemment telquelien. Le débat portait sur des grandes questions théoriques, psychanalyse, linguistique, maoïsme, tout ça. Mélangé allègrement. Et évidemment, sur mon texte et mon intervention, ce genre de débat ne pouvait pas marcher. Et comme je n’avais pas du tout envie de jouer le jeu du débat, je n’avais pas envie de m’arrêter. Les trois premières questions (moi je n’avais pas envie qu’il y ait de questions ni de débat) mais les 2 premières questions, questions théoriques interminables dont l’énoncé prenait 20 minutes, avec crispation généralisée… Et quand la question arrivait enfin au point d’interrogation, je me disais : on va avoir la réponse, je rembobine un peu au hasard mon machin, et j’appuyais ! Les deux fois, ça a été un miracle parfait. Je ne sais plus ce qui est sorti… En tout cas, la deuxième fois… Quelques fois le hasard fait bien les choses. Stupeur générale. Ça marchait très très bien. La deuxième fois, la voix a fait : «VOLAILLES!» Et là, il y a eu un moment de tétanie. Les gens ont été ulcérés. Et après je n’ai plus essayé la machine.

Tout cela devait paraître en deux volumes : un volume Artaud et un volume Bataille. Sollers me donne les épreuves à corriger concernant ma partie ; et j’appelle et je dis : «Philippe, je ne vois pas la partie Artaud» et il me dit : «Non, il n’y avait pas assez de place, on l’a enlevé». Donc je suis parti.

Et vous vous êtes réconciliés.

Lui et moi, oui. D’abord, on s’est fait une guerre intérieure au Seuil. Il y avait la partie du débat que j’ai fait que j’ai fait imprimer à mes frais, chez un imprimeur : «Artaud refait, tous refaits». Il n’y avait pas de nom d’éditeur dessus ; il y avait juste le nom de l’imprimeur, qui ne disait rien à personne : «Varap», c’est totalement mystérieux. Alors mon ami Pleynet a enquêté longuement pour trouver cet obscur imprimeur, voulant prouver que j’avais versé du côté du Parti Communiste Français ! C’était un complot, pour lui. Alors on se faisait la guerre par des communiqués, il disait que j’étais un renégat et il les distribuait dans toutes les cases du Seuil. Le soir je distribuais mes réponses… Ils étaient hors d’eux au Seuil. Et à la fin j’ai menacé Sollers : je lui ai dit, écoutez, vous savez que je sais beaucoup de choses sur Tel Quel. Les manigances au PC, tout ça. Si vous voulez qu’on fasse la guerre jusqu’au bout, on y va, mais est-ce bien utile ? Il m’avait mis un petit mot aussitôt : «Je ne crois pas que ce soit utile, on arrête là.»

Après la petite guerre, ça nous avait plutôt amusés. Aujourd’hui on se voit dans des cocktails, deux trois fois par an. On se fait la bise en rigolant… On est vieux !


Comme vous écrivez encore, j’imagine que vous lisez encore beaucoup : aimez-vous des poètes vivants ? Ou bien c’est impossible ?

Des poètes Français d’aujourd’hui ? Non. Toujours la même chose : plus ou moins de blanc. 

Pourtant, vous semblez avoir une affection particulière pour Henri Michaux... Bien qu'il soit mort en 1984.

Ah… Henri ! J’ai toujours eu la plus grande admiration pour lui. Il a écrit… Il est autant grand écrivain que grand peintre. L’œuvre dessinée de Michaux est aussi importante que ce qu’il a écrit. Mais il n’a pas cessé d’écrire de la poésie… Il en a toujours écrit. Sauf que, une des choses qu’il faut que vous sachiez parce que c’est la vérité : les trois grands poètes du XXe siècle, Artaud, Ponge et Michaux, si vous regardez leur œuvre de près, la partie «poésie» est minuscule. Quasi inexistante. Ce sont tous des prosateurs. Et on continue de parler d’eux en disant : «les grands poètes».

On a considéré leur prose comme de la poésie... La poésie ce n’est pas seulement du blanc.

Vous voulez dire que ce ne sont pas des romans ! Ce ne sont pas des personnages, des intrigues, des dénouements, des meurtres, etc ! C’est de la littérature !

Poésie en prose ?

Poésie en prose, ça n’existe pas. Mais non ! C’est un contresens absolu qui est cultivé partout depuis 20, 30, 40, 50 ans. Michaux je ne l’ai pas connu mais Ponge, je le connaissais très bien. Si vous lui disiez : «Ah, vous derniers poèmes sont admirables», il vous égorgeait sur place ! C’est pareil pour Artaud… Il a écrit deux petits volumes de poèmes au début : le Pesner et L’Ombilic des Limbes. Le reste, ce sont des vociférations ! Incompréhensibles… Les Cahiers de Rodez, vous comprenez de quoi il s’agit ? 27 volumes chez Gallimard, d’Artaud. Il ne faut pas confondre les genres. Michaux a écrit quelques poèmes, très peu. L’Esprit en roue libre… Pourquoi dire que c’est de la poésie ? C’est comme si vous disiez d’un film : «Oh, quelle belle peinture !» Il ne faut pas lire de la prose comme on lirait de la poésie, simplement parce que ce ne sont pas des romans.
Moi quand je fais de la photo, je ne fais pas de la poésie, malgré ce que disent un certain nombre de mes admirateurs qui continuent à faire des colloques sur moi pour expliquer que la photographie c’est la continuation de ma poésie. C’est incroyable de n’être pas libre de ce qu’on fait.

Je ferais n’importe quoi et on dirait que c’est de la poésie. C’est vrai. N’importe quoi. D’ailleurs, regardez les revues de poésie. Autrefois, quand j’ai commencé à publier, dans les revues de poésie, il y avait des poèmes dedans et à la rigueur, quelques gravures d’artistes abstraits de la Fondation Maeght… Le top. Et depuis 30 ans, ouvrez n’importe quelle revue de poésie : qu’est-ce que vous trouvez dedans ? Des photos, des photos, des photos. Souvent poétiques, d’ailleurs… Souvent… Mmm… Je vous choque ? Je vous parais arrogant ? C’est le minimum que je puisse faire.

L’arrogance…

Non, je suis pas arrogant. Ça fait 30 ans que je ne fais pas de lectures ni de conférences en public. Je refuse de participer aux colloques, aux débats, aux séminaires. Si j’étais arrogant je passerais mon temps à faire de l’arrogance partout. Il y a des tas de gens qui font ça.


Après l’entretien, hors micro, Denis Roche a ajouté cette phrase que Sollers lui avait glissée un jour :

«Un écrivain révolutionnaire qui écrit comme tout le monde n’est pas un écrivain révolutionnaire.»


Entretien réalisé en janvier 2006