Entretien avec Sylvain Monsegu

18 janvier 2007

  • Saint-Ghetto-des-prêts, une oeuvre de Gabriel Pomerand

Sylvain Monsegu, pourquoi cet intérêt pour le lettrisme ?

 

Sans trop entrer dans les détails personnels, je tiens d'abord à préciser que j'ai une formation de lettres modernes et qu'en grande partie le choix de ce cursus universitaire s'était imposé au regard de la passion que je nourrissais alors pour la poésie contemporaine, et notamment ses formes les plus avant-gardistes : via le surréalisme et les écrits de Breton j'avais pu découvrir les figures de Lautréamont, du romantisme allemand, les écrivains dits mineurs du romantisme français (Rabbe, Forneret, Borel). La fréquentation assidue du surréalisme m'avait aussi en grande partie « déniaisé » sur le terrain artistique (j'étais alors peu au fait de la modernité artistique) et politique (même si de ce côté là j'avais déjà une conscience politique sans pour autant en avoir la culture). Les mots d'ordre conjoints du surréalisme « changer la vie » et « transformer le monde », leur enracinement dans un Marx moins dogmatique que libertaire, représentaient une référence fondatrice devant laquelle s'organisaient toutes les avant-gardes dans leur prétention à dépasser un maître désormais en faillite. La critique du surréalisme par les situs, leur politisation radicale d'une « libération de la vie quotidienne » et de l'abolition de l'ordre « spectaculaire et marchand » m'étaient apparus comme un dépassement/prolongement du surréalisme, même si cela se faisait sur le dos de la création poétique et artistique, activités « inférieures » vouées à disparaître dans une société sans classes...

 

Dans les quelques ouvrages disponibles alors consacrés à l'IS et à Debord (Jappe, Martos) se trouvaient mentionnées quelques références aux premières armes lettristes de Guy Debord. C'est donc par ce biais que j'      ai découvert l'avant-garde lettriste. Mes premières lectures furent la revue Ion, les numéros 1 et 2 de la revue Ur, L'introduction à une nouvelle poésie et à une nouvelle musique..., L'Agrégation d'un Nom et d'un Messie, les Journaux des Dieux, Saint-Ghetto-des-Prêts de Pomerand, L'Initiation à la haute volupté d'Isou (remarquable ouvrage au sein de la production érotique d'Isou qui gagnerait en ces temps de porno chic et vaguement choc à être redécouverte). J'ai eu l'occasion de voir à la cinémathèque le Traité de Bave et d'éternité (bouleversant !), mais aussi Le film est déjà commencé de Lemaître... et quelques autres textes qui se révélaient, partant d'un même désir de subversion du déjà-là, porteurs d'une richesse qui contrastait singulièrement avec l'aridité des fascicules situationnistes et leur désintérêt pour l'art (mais tout ceci n'était-il pas cohérent après tout de la part d'une avant-garde qui prétendait dépasser l'art en le réalisant et inversement ?).

 

J'ai rencontré à cette époque Maurice Lemaître, Frédérique Devaux, Roland Sabatier et enfin Isou lui-même. L'idée de republier les textes fondateurs du lettrisme est venue dans un contexte particulier : presque tous les textes étaient épuisés depuis bien longtemps, autant dire inaccessibles en librairie, disponibles pour quelques privilégiés (dans les bibliothèques comme au Centre George Pompidou par exemple). Un intérêt semblait se dessiner pour les situationnistes (nous étions quelques années après le suicide de Debord) et dans ce regain d'intérêt et la grande confusion qui l'accompagnait (tout le monde se réclamant plus ou moins du « visionnaire » Debord sans discernement) la source lettriste se trouvait totalement ignorée ou présentée de manière anecdotique comme un préambule, un épiphénomène, à la seule histoire qui devait compter pour l'intelligentsia contemporaine, celle de L'I.S. et de la figure charismatique de son leader, Guy Debord. A la lumière de la connaissance que j'avais du lettrisme, de son projet, des ses propositions politiques et artistiques, cette lecture de l'histoire me semblait, et me semble toujours, partielle et partisane, mais largement partagée et répandue, sans doute susceptible de flatter quelques conformismes ambiants mais dans tous les cas incapables de rendre compte de la complexité des rapports historiques entre le lettrisme et ses dissidences nombreuses autant que de son rayonnement persistant.

 

Si pour ma part j'avais en grande partie fait le tour du situationnisme et pris acte de ses limites « gauchistes et infantiles » pour reprendre la formule de Lénine (quoi qu'il m'ait été difficile pendant longtemps de rompre totalement avec un certain romantisme insurrectionnel que l'I.S. avait su très organiquement reprendre et porter), avec le lettrisme, je découvrais une avant-garde soucieuse moins de détruire l'art que d'y apporter des valeurs et des formes nouvelles, une logique de dépassement qui changeait de l'éternel retour de la « mort de l'art » théorisée et répétée rituellement depuis Dada et aussi une intelligence historique, un regard quasi hégélien porté sur l'histoire et ses conquêtes culturelles ainsi qu'un projet de dépassement systématique de ces acquis historiques, bref une révolution, une méthode et un utopie émancipatrices. La fréquentation du lettrisme m'a donc paradoxalement ouvert bien plus d'horizons (notamment celui de la poésie phonétique et sonore que je méconnaissais,  de l'économie politique avec les théories du Soulèvement de jeunesse...) là où les situationnistes réduisaient au contraire toute perspective de renouvellement et de dépassement à une vulgate marxiste sans épaisseur.

 

Pour ce qui est de Pomerand, il s'agissait de rendre au lettrisme sa visibilité et sa complexité : Wolman, Dufrêne, Estivals, Brau, Debord, Lemaître représentent une première génération lettriste relativement « instable » à l'exception de Lemaître qui se fera gardien d'une certaine orthodoxie lors des ruptures successives, qui sera suivie par les arrivées plus significatives et durables de Roland Sabatier, Alain Satié, Micheline Hachette, mais aussi Jacques Spacagna, Roberto Altman... bref, il y a une véritable constellation lettriste. Pomerand y a sa place définitive et historique. L'impossibilité matérielle de rééditer Saint-Ghetto-des-Prêts (le coût...), qui aux côtés des Journaux des Dieux d'Isou et des Canailles de Maurice Lemaître représentent l'un des premiers exemples de roman hypergraphique (dépassement de l'opposition entre peinture et roman dans une écriture plurielle combinant toutes les virtualités expressives des signes et leur plasticité) m'avait conduit à privilégier des textes rares, introuvables mais qui avaient eu leur importance dans les premiers scandales lettristes (j'ai recopié d'ailleurs les Notes sur la prostitution à la BN) et qui traduisaient bien un certain romantisme insurrectionnel, véritable pôle de radicalité, qui animait alors le groupe lettriste, « enragé » avant l'heure. J'ajouterais que cette première génération par son « instabilité » même poussait le lettrisme dans des directions et des transgressions à partir desquelles chacun va élaborer son œuvre (c'est flagrant chez Wolman et Dufrêne mais aussi dans une moindre mesure Brau chez qui la rupture avec le lettrisme n'en exclut pas pour autant des liens complexes et prolongés avec lui) ; assez significativement Pomerand cessera très vite toute activité littéraire et artistique après avoir pris ses distances avec Isou.

 

Comment expliquez-vous le statut « maudit » du lettrisme aujourd'hui ?

 

Dans le travail de publication, limité, (les Cahiers étaient en effet une structure associative et le format blog/web permet une visibilité et un travail de promotion/diffusion sans doute plus libre et réactif que la diffusion via des livres qui doivent affronter un marché et ses contraintes peu compréhensives à l'endroit des avant-gardes dans la mesure où leur poids économique est nul), j'ai eu l'opportunité et la chance de rencontrer quelques personnes qui de manière décisive ont permis aux Cahiers de connaître des prolongements bien au delà d'une simple redécouverte d'un passé artistique et politique occulté   : une fois passées les rencontres folkloriques et mondaines qui entourent les cercles « underground », et autres « alternatifs », il reste quelques personnes clés comme Frédérique Acquaviva, Roland Sabatier et Isou lui-même avec qui j'ai pu travailler, penser (et continuer à penser) le lettrisme dans ses prolongements présents. Dans votre mail vous évoquiez la difficulté du lettrisme à exister : je souscris à votre propos, et d'ailleurs il n'y a qu'à consulter les principales histoires de l'art qui font aujourd'hui autorité pour constater que le lettrisme n'y figure pas ou si mal. Mais ces ouvrages ne révèlent qu'un état provisoire du champ artistique  et culturel institué, des valeurs qui y dominent, des figures qui y sont reconnues ; la dimension conflictuelle et polémique, constitutive de la praxis des avant-gardes a conduit les lettristes à contester les politiques culturelles et artistiques des revues, institutions d'Etat, Musée, galeries, où il est arrivé qu'ils aient pourtant des amis et des alliés, afin d'y voir promue un autre visage de la création et d'en défendre l'urgence. Leur isolement tient surtout à un champ artistique et culturel qui n'accepte la polémique et le scandale que dans la mesure où ils ne contestent ses structures fondamentales, son langage, sa doxa et ses poncifs. Les lettristes ont fait de l'impératif créatif le principe même de toute subversion et la raison d'être de tous leurs gestes ; il en résulte une massivité d'œuvres et de textes, mais aussi une éthique et une attitude totalement engagée dans une histoire qu'il ne s'agit pas d'attendre mais de faire. Cette défense de la création et de ses œuvres prend ainsi parfois des formes très offensives et prosélytes, qui fâchent sans doute....

 

Il n'en reste pas moins que la consécration peut aussi s'apparenter à un enterrement en première classe. Si Debord et les situationnistes sont « panthéonisés », je ne leur vois guère de postérité possible et celle qui les cite abondamment dans les colonnes des revues (souvent littéraires d'ailleurs plus que politiques) ressemble bien plus à ces « littérateurs » que Breton conspuait en son temps qu'aux successeurs de Bakounine, Proudhon ou Trotski... Par contre à l'instar des Poésies de Ducasse/Lautréamont redécouvertes par Breton à la BN, il n'est pas exclu de voir dans les propositions nombreuses du lettrisme (que cela concerne les arts visuels et sonores, l'économie politique...) d'abord un intercesseur historique incontournable entre le moderne et le contemporain, l'avant-garde qui dans l'après-guerre, rompant avec le surréalisme a balisé les grands champs d'expérimentation des nouvelles avant-gardes : la lettre et le signe, art de la participation et participation du public à l'œuvre, art immatériel et conceptuel, l'image et la question narrative... mais aussi la source de séismes et de bouleversements futurs. Les thèses du Soulèvement de la jeunesse n'ont pas simplement leur place dans une histoire des idées politiques mais elles s'inscrivent comme des clés toujours pertinentes pour comprendre et porter la contestation sociale comme en a témoigné le mouvement contre le CPE ou les émeutes urbaines du mois de novembre 2005. Le lettrisme reste donc moins à comprendre dans un isolement subi, sa marginalité qui est sa seule visibilité finalement aujourd'hui, que dans sa relation aux avant-gardes qu'il a croisées, avec qui il partage, non sans polémique, des luttes communes et une même volonté de renouvellement des champs abordés (Ultra lettrisme, Fluxus, I.S., schématisme, poésie sonore...) et par rapport à une actualité évènementielle qui cherche sa cohérence historique. Aux débuts des années 1990, après la chute des régimes communistes à l'est, il n'était question que de « fin de l'histoire » (le capitalisme était désormais l'horizon indépassable qu'il convenait « d'aménager » sur le plan politique et économique et de « post-modernité » sur le plan artistique) : depuis, l'histoire s'est chargée de se rappeler au bon souvenir de ceux qui croyaient en être quitte, les certitudes vacillent, sans pour autant que la grammaire des changements en cours soit donnée... Le lettrisme pourrait bien constituer cet épistémè des bouleversements qui à l'instar de la vieille chouette hégélienne attend son heure pour prendre son envol. C'est pour ma part la position que je défends notamment sur le blog des Cahiers de l'externité (http://www.cahiersdelexternite@blogspot.com/). Le fait même que vous me posiez la question de « l'avenir du lettrisme » et que j'essaie d'y répondre témoigne assurément qu'il y en a encore un et que sans doute votre travail y participe.

 

J'espère que ces quelques notes pourront vous éclairer dans votre recherche, je ne peux que vous renvoyer pour le reste aux deux posts du blog des Cahiers consacrés à l'Internationale Lettriste, et à quelques autres relatifs à l'utopie paradisiaque d'Isou et au Soulèvement de la jeunesse (même adresse) ainsi qu'à quelques ouvrages comme ceux d'Alain Satié ( Les avant-gardes retrouvées en peinture, et Le lettrisme  la création ininterrompue, Editions Jean-Paul Rocher), à Mirella Banidni (Pour une histoire du lettrisme, JP Rocher), Roland Sabatier (Le lettrisme, les créations, les créateurs, Zeditions) ; enfin deux petites contributions proposent des compléments indispensables : l'article de Michel Giroud dans le catalogue de la rétrospective Maurice Lemaître (Editions du Centre Georges Pompidou) qui met en dialogue Fluxus et le Lettrisme et enfin Isou lui-même dans son petit texte Les Lettristes sont irrécupérables jusqu'à la société paradisiaque (réédité à part récemment mais reproduit à l'origine dans l'ouvrage de Roland Sabatier) qui inscrit le lettrisme sur les bases de ses apports comme un horizon culturel indépassable qui cherche lui-même à se dépasser.