Entretien avec Frédéric Acquaviva

30 novembre 2006

  • Photographie © Thierry Houry

Frédéric Acquaviva, pourquoi cet intérêt pour le lettrisme ?
Je suis compositeur, avec une curiosité « normale » de créateur. J'avais travaillé avec Pierre Guyotat autour de la destruction du langage normatif et commençais à regarder tout ce qui se passait autour de la poésie sonore et autres expériences poétiques. En chinant des livres d'occasion, qui nous permettent de voir, d'ailleurs, ce qui perdure par-delà le temps, je suis tombé sur un ouvrage d'Isou : c'était Les Œuvres de Spectacle, qui comprenait le Traité de bave et d'éternité. J'ai alors commencé à faire quelques recherches sur Isou et le lettrisme, et me suis rendu compte qu'il y avait, sur la base Electre, environ 150 titres référencés et rien dans les librairies. Si Isou et Pomerand étaient des stars dans les années 1950 et 1960, on n'en parlait plus du tout en 1997. On était vraiment dans un trou noir incroyable, de par la situation d'Isou qui était, et est toujours très diminué physiquement ; on ne parlait que de Debord et des Situationnistes. A partir du moment où les gens ne s'intéressent au lettrisme qu'à partir de Guy Debord, ils en ont une vision totalement déformée et qui n'est que la répétition de ce qui a été écrit par d'autres. En général, les gens n'ont lu que le Lipstick Traces de Greil Marcus, qui donne une vision très subjective de l'aventure lettriste. Inutile de dire que cette vision est loin d'être la mienne...


Si vous n'y souscrivez pas, quelle serait votre vision de cette articulation entre Lettrisme et Situationnisme ?

Chez Marcus, la destruction de l'art passerait par Dada, puis serait ensuite revue par le Lettrisme qui ne serait qu'un prétexte à la formation du « situationnisme » (terme interdit et que j'emploie à escient), puis réactualisé par le mouvement punk. Je ne vois pas, d'un point de vue formel, de lien entre le mouvement punk et le lettrisme ou avec Dada, sinon des liens superficiels, que je laisse aux observateurs dont la curiosité ne dépasse pas la page 2 de Google... Ce qui est intéressant avec Isou, c'est de comprendre le processus de création. Ce n'est pas seulement des images détournées (même si celles-ci sont présentes d ès Le Traité de bave et d'éternité en 1951). Par ailleurs, je pense que Dada est une attitude critique et de recherche radicale, comme l'a été ensuite le lettrisme, et le punk n'en est qu'un dérivé populaire, tardif ou commercial. Le punk n'a jamais voulu redéfinir la musique contrairement au Lettrisme. Si les gens lisaient Isou, ils verraient qu'il cite Schoënberg, etc... Des artistes  comme Duchamp redéfinissent le domaine de l'art. On ne peut pas mettre sur le même plan Duchamp et le punk, ou même tous les artistes néo-Duchampiens qui pullulent ! C'est une autre manière de révolte, nécessaire et même souhaitable - si l'on poursuit et va plus loin -, mais qui n'a pas du tout le même poids. Cet amalgame est de peu d'intérêt mais hélas plombe un peu toute la réflexion qui pourrait s'articuler utour de ces grands déffricheurs. il est intéressant de noter qu'un livre beaucoup plus éclairé sur ce même sujet (la contre culture) a précédé le livre de Marcus de plus de 15 ans, il s'agit d'un livre dont on ne parle jamais : celui de Michel Lancelot, Le Jeune lion dort avec ses dents paru en 1974.
Qu'est-ce qui reste du Lettrisme après avoir lu le Greil Marcus? Prenez sa vision de Ion. Le lettrisme a véritablement bouleversé le cinéma. Avant son film, Isou développe sa théorie du cinéma ciselant et discrépant qui a été publiée en 1952 dans cette revue, Ion, dans laquelle il y a aussi le texte de Wolman et de Dufrêne. C'est un ouvrage incroyable de théorie sur l'esthétique du cinéma, et Marcus ne retient de tout cela que l'image, les portraits, en comparant même l'aspect d'Isou avec Elvis Presley vu sa banane ! Je crois - et me bats pour cela - qu'il faut sortir du stade de la banane, concernant Isou... Ensuite, Marcus mixe le Lettrisme et l'I.L... Dans Lipstick Traces, (comme dans le dictionnaire Larousse sur la révolte qui vient de sortir), je trouve que Marcus réduit beaucoup le Lettrisme à l'anecdote de l'épisode de Michel Mourre à Notre-Dame auquel on accorde beaucoup trop d'importance et qui n'est qu'un remake de Baader avec Dada ! On a l'impression que l'I.L. est une déviation par la gauche d'un Lettrisme dépassé, ce qui est complètement faux. Après quand Debord a créé l'IS, ce sera  toute autre chose. Les observateurs hâtifs pensent qu'il y a un premier Lettrisme de 1945-1952 ; qu'après, le Lettrisme se métamorphose en I.L., puis le paradis :  l'I.S. en 1957, comme si le Lettrisme ne continuait pas... Il faudrait aussi se mettre d'accord sur ce que signifie le Lettrisme et qui est Lettriste. Des gens sympathiques et très savants, comme Boris Donné, te parleront des Lettristes comme Patrick Straram ou Chtcheglov... Ce sont des gens qui ont fait partie de l'I.L. mais qui ne font pas partie de l'esprit lettriste au sens où je l'entends, enfin, celui qui m'intéresse.

Mais qu'est-ce que c'est, alors, l'esprit lettriste ?

Alors, est Lettriste, d'une part, celui qui travaille sur la lettre et le signe, que ce soit avec le cinéma, dans le ciselant, ou la poésie, ou l'art plastique, par exemple. D'autre part, selon moi, sont Lettristes ceux qui ont été en contact direct avec Isou, qui est le créateur du Lettrisme, quoi qu'on en dise. Quand Isou ne sera plus là, ce ne sera plus vraiment possible d'être Lettriste, mais néo-lettriste... Déjà, Isou m'avait demandé d'adhérer, et j'avais refusé, parce que cela me semblait un peu lointain.

Pour vous, cela s'est terminé en quelle année ?
Ca se terminera, pour moi, avec la mort d'Isou, en ce qui concerne l'histoire proprement dite, enfin, la grande histoire, mais les prolongements, applications, intégrations et dépassements du lettrisme seront à l'ordre du jour pendant pas mal de temps je pense. Il faut aussi dire que le Lettrisme, c'est une appellation qui s'est d'elle-même dépassée et en définitive un terme impropre,  partiel. Ce qui ne se sait pas, c'est que dans le Lettrisme, l'hypergraphie, l'art infinitésimal, l'art supertemporel sont aussi importants que le Lettrisme primitif. Il n'y a pas que le travail sur la poésie qui a été fait par le lettrisme et si l'i on regarde une toile de Spacagna de 1973, on peut se demander en quoi c'est lettriste, ce qui est normal car ce ne l'est plus et d'ailleurs ne l'a jamais été et n'est même plus hypergraphique à ce moment-là !.

Alors, qui sont les lettristes ?
Il y a une espèce de tradition hiérarchiquee sous-jacente selon le nombre d'années et la période où ceux-ci y sont entrés. Pour moi, sont importants ceux qui sont arrivés au temps du premier Lettrisme historique ou/et ceux qui ont laissé une œuvre. Au-delà d'Isou, la première rencontre, c'est Pomerand en 1945. Isou dit qu'il avait déjà travaillé, en Roumanie, à son premier manifeste qui sera publié en 1947 chez Gallimard, Introduction à une nouvelle poésie et à une nouvelle musique. C'est la toute première phase du Lettrisme, avec ce tandem de création. Isou travaillera presque toujours en binôme, d'abord avec Pomerand, puis Lemaître, etc.... C'est une rencontre essentielle quoique limitée. Pomerand a également réalisé la liaison publique afin de faire publier Isou chez Gallimard, via Paulhan. Il est aussi l'auteur des premiers scandales, plus ou moins orchestrés par Isou. Son Saint-Ghetto-des-Prêts est mythique; étant avec le roman d'Isou, le premier roman métagraphique. Et Pomerand est aussi fondamental pour la peinture avec des toiles hypergraphiques d'une profonde originalité...

Ensuite, il y a François Dufrêne, qui dès 16 ans, entend le premier passage d'Isou à la radio et dit à son père qu'il est Lettriste. Il sera poète lettriste, mais pas plasticien lettriste, à de rares exceptions près (les oeuvres montrées chez Stadler, par exemple). Il a aussi fait un film, Tambour du  jugement premier, film sans pellicule avec quatre personnes dans la salle en guise de bande sonore. Son activité poétique se divise en trois parties : d'abord, le lettrisme assez orthodoxe, des tout débuts du Lettrisme. Ensuite vers 1952-53, il y a une période de scission avec l'I.L. D'un côté se formera l'I.L., avec Brau, Wolman, Berna, Debord, et de l'autre côté, Marc'O et Dufrêne feront la revue Le Soulèvement de la Jeunesse, en écho au livre d'Isou de 1949, et qui évoluera vers l'ultra-lettrisme (Estivals, Villeglé, Hains...) qui n'a pas duré. Il faut voir la fonction cathartique qu'a produit Isou sur tous ces gens qui l'ont approché... Isou était très impressionnant avec cet appareil théorique. Dufrêne, même en dehors du Lettrisme, d'une certaine manière reste toujours redevable à Isou., il y a à ce propos des entretiens dans les années soixante-dix qui sont assez édifiants...

Ce qui est important, c'est que les Lettristes avaient tous en eux l'idée du dépassement perpétuel. Ce n'est pas du tout une destruction, mais plutôt détruire pour reconstruire, dépasser et se dépasser. Isou a essayé de le faire dans tous les domaines : en chimie, en droit, théâtre, mathématique... En ce qui concerne la poésie il y eut une polémique sur la notation car pour Isou, il s'agissait de créer une poésie avec un nouvel alphabet, avec des sons du corps. Celui-ci comprenait les lettres de l'alphabet, plus des lettres imaginaires symbolisant des sons du corps : pour une « poésie-musique » qui serait faite par le corps du poète, préfigurant la poésie sonore, la performance, etc. Dès 1953, Dufrêne s'est acheté un magnétophone et a enregistré des sons, avec cette polémique : « est-ce que le magnéto est créateur ? », etc., sur la place de l'outil... C'est ce qu'il a nommé le cri-rythme. Après, il y eut l'ultra-lettrisme, avec des mots, ou jeux de mots, comme le Tombeau de Pierre Larousse et aussi la Cantate des Mots camés. A côté de cela, il y a le Dufrêne plasticien, affichiste, dans la mouvance Hains / Villeglé, rattaché par Restany au Nouveau Réalisme.

En 1949, arrivent 2 recrues de choc : Brau et Wolman. Brau reste de 1949 à 1952, fonde l'I.L. avec les trois autres, et s'en va après en Indochine, revient vers Isou au début des années 1960 jusqu'en 1964, puis avec Dufrêne et Wolman ceux-ci fondent donc cette Deuxième Internationale Lettriste (D.I.L). Brau semble arrêter peu à peu l'activité créatrice après 1966, mais reste une personnalité forte et essentielle du Lettrisme. Wolman aurait pu être Nouveau Réaliste mais a su ne pas l'être. Il a suivi le même parcours que Brau, sans cependant, jusqu'à sa mort en 1995, ne jamais cesser de créer une oeuvre absolument géniale avec peut-être 2.000 œuvres, une vingtaine de livres, une dizaine de vidéos, son film L'Anticoncept... Son œuvre est impressionnante car Wolman n'a jamais cessé de chercher, comme Isou. En 1962, il avait proposé l'hypothétisme, une version personnelle de l'art infinitésimal d'Isou de 1956.

Ensuite, il y a Maurice Lemaître, le premier qui va véritablement comprendre qui est Isou. Pendant quarante ans, il va le promouvoir de manière incessante. Avec son Centre de Créativité, il va sortir tous les textes d'Isou qui se verront refusés par les éditeurs. Non seulement il aura aidé Isou mais il aura aussi essayé de relever ses enjeux. Lemaître est vraiment un bloc massif dans le Lettrisme, un continent à lui tout seul. Il n'y a pas les contradictions internes comme il peut y en avoir avec Brau, Debord ou Wolman, même si in fine au tout début des années quatre-vingt dix, il s'éloigne d'Isou pour différentes raisons. Lemaître a aussi étendu le champ du cinéma et de la photographie avec un travail impressionnant de qualité et de propositions. diverses.

En 1951-1952 arrive celui qui a touché le Loto : Debord. Sonscénario, Hurlements en faveur de Sade, a été publié dans Ion. Il faut repenser Debord à l'aune de sa proximité avec Wolman et aussi des théories d'Isou et du Soulèvement de la jeunesse. Ensuite, Potlatch. Bon....
Il y a bien sûr d'autres individus, comme Berna, Mansion, Chtcheglov... Mais pour moi, ce ne sont pas des Lettristes au sens « créateur », ce qui est la base du Letttrisme et de la philosophie d'Isou tout de même ! Quelqu'un comme Marc'O, pour moi, est un oeil, un vrai lien, qui a permis de faire se réaliser des choses importantes pour le Lettrisme, produisant les soirées du Tabou,  le film d'Isou, puis la revue Ion, ainsi que la revue Le Soulèvement de la Jeunesse, mais ne s'inscrit pas vraiment dans cette perspective créatrice, préfèrant parler de créativité.
A l'opposé, il y a une deuxième génération de lettristes au début des années 1960 : Jacques Spacagna, Roberto Altmann, Roland Sabatier, Alain Satié, Broutin..., tous sont des Lettristes, travaillant les idées d'Isou et ayant fait un grand nombre d'œuvres. Pour moi, boire dans les bars chez Moineau, ça a très peu de rapport avec la recherche d'Isou. Il appelle cela de la créativité détournée d'ailleurs (à noter l'usage, dès 1949 du terme détourné).

Un truc frappant, c'est l'art plastique. On dit que les lettristes sont des néo-dada. Boris Donné dans une émission passée récemment sur Chtcheglov prétend que celui-ci aurait fait la première métagraphie, ce qui est complètement faux, puisque c'est Isou qui théorise toutes ces choses là, et Pomerand, avec Saint-Ghetto-des-Prêts. Il se passera la même chose avec le lettrisme qu'entre Dada et le surréalisme. On s'apercevra bientôt de la véritable généalogie. Au fond, c'est simple, il suffit de lire ! L'I.L. a appelé ça « métagraphie », qui était le terme Isouien, soit dit en passant. Or, si on regarde les dites métagraphies influentielles, on se trouve face à des collages Dada et surréalistes. Chez les Lettristes, c'est très différent. Les métagraphies (avant de s'appeler hypergraphies) sont une peinture à lire, soit sous forme de rébus, soit sous forme de signes, avec alphabets... Le Lettrisme, en art plastique, c'est le travail à partir de la lettre et du signe. La photo lettriste, c'est une photo ciselée, ou repeinte avec des signes ou détruite.  Tout ca sans parler de l'art infinitésimal qui est peut-être la découverte majeure d'Isou, dès 1956...

Après, dans les années 1960, il y a la constitution d'un groupe plus soudé, plus « groupe », pour la première fis peut-être. En 1961, il y a une exposition 5 peintres lettristes avec Isou, sans Pomerand mais qui est incorporé par son importance, il y a aussi Lemaître, Wolman et Spacagna... Spacagna appartient aux deux périodes. A la première, plus en tant que spectateur, et à la deuxième en tant que créateur.
Vous savez qu'Orson Welles a filmé les lettristes en 1955, période pendant laquelle ne restait autour d'Isou que Lemaître, accompagné ici pour l'occasion de Spacagna. A partir de 1961, Spacagna expose des œuvres lettristes jusqu'à ce qu'il s'en aille en 1972, et fait partie des grands peintres lettristes qui redéfinissent l'hypergraphie. Il est également poète. Il faut aussi évoquer Roberto Altmann, de 1962 à 1969, période au sein de laquelle il faut dissocier son activité de propagande et d'éditeur, celui-ci éditant des livres d'Isou, faisant une revue, la revue Ô, et créant un certain nombre d'œuvres autour de l'esthétique du signe avec un style tout à fait particulier, maniéré-baroque, un style bien à lui, très raffiné.

Ensuite, Roland Sabatier, de 1963 à aujourd'hui, a fait un nombre considérable d'œuvres à mon avis de grande importance. Si celui-ci est clairement apparu dans la deuxième génération (c'est normal, il est né en 1942, et pas en 1925 !), il a développé son propre style, cérébral, minimal et d'un fort impact visuel. Il y a encore Alain Satié, grand hypergraphe, François Poyet, Jean-Pierre Gillard et Broutin, dernier grand lettriste apparu en 1968 et qui n'a pas fini de nous étonner...

En fin de compte, pour moi, Isou a rendu créateurs des gens qui auraient fait des choses totalement différentes. Par exemple, Lemaître voulait faire un roman, à la sous-Joyce ; à la place, il a fait Canailles. Il suffit de lire les premiers poèmes de Brau de 1949 avant que celui-ci ne rencontre les lettristes... Isou a défini à un haut niveau les véritables enjeux de la création. Je pense que quand on va prendre la mesure des apports d'Isou dans l'histoire de l'art et des idées, ce sera vraiment incroyable ! Comme Duchamp. Et quand on voit aujourd'hui tous les gens qui se réclament de Duchamp, il y a un devenir isouien potentiel assez énorme.  Mais celui-ci ne sera intéressant que s'il est prolongé et dépassé  et non rejoué ou revu à la baisse.