-
Sous les Balkans
23 novembre 2008
Quand la guerre éclate à Višegrad, en ex-Yougoslavie, Aleksandar Krsmanivić est encore un enfant. Dans son regard émerveillé et effrayé, il doit concilier l'apprentissage de la vie à celui de l'horreur qui s'inscrira, désormais, dans son quotidien. Parce que son grand-père Slavko, dernier titiste du village, lui avait prédit qu'il deviendrait magicien, il tente de sublimer son expérience traumatisante, ce récit d'invasion militaire, en mots magiques. Adolescent, il écrira des lettres perdues à son premier amour, Asija, exilée à Sarajevo ; plus tard, il en fera un roman. Ainsi, Le soldat et le gramophone se divise en deux parties : une première partie « vécue », décrite dans un langage d'enfant, et une partie « fantasmée », rêvée, où le lecteur assiste à la genèse du livre en train de s'écrire sous ses yeux. Prises de notes, souvenirs mêlés aux préoccupations de l'écrivain, récits colportés, mensonges et rêves, Aleksandar collecte et compose la matière de son livre afin, comme l'écrivait Paul Celan, de « fermer la porte au seuil de l'horreur ». Petit succès de librairie, Le soldat et le gramophone, d'une relative difficulté stylistique, a été traduit dans plus de vingt langues.
Saša Stanišić, Le soldat et le gramophone
Editions Stock, coll. La Cosmopolite, 2008, 376 pages, 21,50 euros -
Du côté de Columbia University
22 novembre 2008
L'intellectuel Palestinien Edward Said, professeur de littérature comparée à l'Université Columbia, décédé en 2003, a laissé de nombreux essais qui viennent de paraître en français chez Actes Sud réunis sous le titre "Réflexions sur l'exil". Entre remise en question historique de la place de l'intellectuel dans la société occidentale et orientale, son amour pour la musique classique et ses batailles intellectuelles avec Foucault, Edward Said fait surgir la voix, rare, de l'exilé ; ce point de vue, qu'il n'a jamais abandonné, l'a emmené à réfléchir sur les théories postcoloniales et à développer, dans un livre qui l'a rendu célèbre, la théorie de « l'orientalisme ». Son approche marginale de la littérature a permis aux départements américains de littérature comparée de repenser les disciplines universitaires et leurs relations entre elles, à sortir de l'eurocentrisme et même, à bouleverser les méthodes de recrutement des professeurs et la structure des cours.
Edward W. Said, Réflexions sur l'exil et autres essais
Actes Sud, 2008, 757 pages, 32 euros -
Les mille et une nuits d'Atiq Rahimi - PRIX GONCOURT 2008
10 novembre 2008
« Après un premier jet, tracé pendant "une de ces nuits d'insomnie interminables et minables", il s'entoure de manuels de rhétorique et de dictionnaires pour polir, un à un, les mots de son roman... » écrit un journaliste du Nouvel Observateur pour nous parler de la genèse singulière de Syngué Sabour, Pierre de patience, écrit directement en français par cet écrivain afghan, Atiq Rahimi. Roman féministe, Rahimi se glisse dans la peau d'une femme qui veille son mari agonisant, et qui profite de l'état comateux - et passif - de son époux pour lui dévoiler, après dix ans de retenue et de politesses silencieuses, tout ce qu'elle lui a caché. Comme chez le psychanalyste. Comme une Shéhérazade envoûtée, possédée, enfin libérée de ses obligations de femme.
Atiq Rahimi, Syngué sabour, Pierre de patience
P.O.L., 2008 -
Le rêve du papillon
02 novembre 2008
Quatrième volet de la série Allaphbed consacrée au Japon, Philippe Forest rassemble dans ce recueil huit articles et conférences parus ou inédits, ainsi que le texte d'une fiction radiophonique ayant été diffusée sur les ondes de France Culture le 9 novembre 2005 : 43 secondes. Tous les articles s'attachent à décrire un aspect du Japon culturel, que ce soit au niveau littéraire (haiku, tanka), théâtral (nô), théorique ou photographique. Forest y campe sa théorie selon laquelle l'image du Japon que la majorité des occidentaux s'en font reste toujours le produit d'un fantasme - ou pour respecter le vocabulaire de Forest, d'un « rêve ».
Philippe Forest, Le rêve du papillon
Editions Cécile Defaut, 2008 -
Apocalypse Now
05 septembre 2008
On a beaucoup parlé du dernier Thomas Pynchon, mais la vaste majorité des journalistes se sont concentrés sur l'écrivain plutôt que sur l'œuvre, au bord de l'illisibilité ; son approche anti-spectaculaire fascine, et son Contre-jour est trop difficile à terminer pour les délais qu'imposent les médias. Le critique américain Arthur Salm avait d'ailleurs eu cette formule pour décrire l'attitude de Pynchon, « une attitude qui détonne si puissamment avec la culture contemporaine que si Pynchon et Paris Hilton se rencontraient un jour - l'imaginer je l'admets dépasse l'entendement - l'explosion matière/antimatière qui en résulterait vaporiserait tout ce qui existe d'ici à Tau Ceti ».
Thomas Pynchon, Contre-jour
Seuil, coll. Fiction&Cie, 2008 -
Self-panégyrique
18 juin 2008
Pandectes de Jude Stéfan pourrait se lire comme un nouveau dictionnaire où l'auteur, se positionnant en tant que neveu spirituel du philosophe Pierre Bayle, s'approprie les mots pour en déformer le sens commun ; espère-t-il que ces nouvelles définitions donnent « force de loi », comme le sous-entendent les pandectes ? La sienne, peut-être, la loi du langage de l'écrivain ?
Stéfan dédie son livre à « Bayle », l'oublié des livres d'Histoire et, à part une quatrième de couverture heureusement explicite, aucune introduction ou préface ou postface ne peut rassurer autrement le lecteur que par ces étranges explications : « Ici Commentaires : sorte de Bréviaire laïc ou Lexique partial figurant un résumé, par entrées électives, des dégoûts, refus, appropriations, rencontres, affinités d'un esprit critique lors de son parcours mini-baylien de Lecture-Littérature. »
Les deux citations choisies en exergue expliquent plus simplement le projet de l'écrivain : « J'ai un dictionnaire tout à part moi » (Montaigne), ainsi qu'un extrait du Lexique de Jean Grenier : « Chaque homme pourrait, au fond, constituer son lexique avec les mots qu'il aurait détourés de leur sens commun pour leur faire exprimer son idiosyncrasie, avec les citations qu'il aurait choisies. » (p. 13) Je me demande si ce n'est pas le rôle de l'écrivain : trouver sa langue, la faire sienne, s'affranchir du dictionnaire, jouer avec le matériau quitte à transgresser les règles de la logique, ou de l'orthographe et de la grammaire, faire de la langue un instrument de magie ? Autre hypothèse : Jude Stéfan est poète ; a-t-il voulu, par ce clin d'œil à la forme « dictionnaire » et donc, à l'alphabet, à la langue française et à la littérature, rendre hommage à cet outil indispensable ?
Bien qu'il ne s'agisse pas d'un roman, en lisant Pandectes, par le choix des citations et par son humour, on arrive à se faire une idée du personnage ; il y aborde le thème des femmes et des mots, mais aussi de la mort, du sexe, des livres et de la solitude. Stéfan n'aime pas beaucoup les couples, la fidélité, l'amour conjugal et les femmes enceintes (et étrangement, bien que je partage ce cynisme dans une certaine mesure, cela ne le rend pas particulièrement sympathique). Je le soupçonne d'un égoïsme outrancier (voir article J, p.157 : « Ce Jude : voulu original, tendre aux voix féminines, "l'obscur" (e) énigme, bref, obéissant comme un chien au destin comme Julien l'Empereur, Saint-Just, Judith ». )
Rien que ça ?
Pandectes (ou Le neveu de Bayle) de Jude Stéfan (Gallimard, 2008)
-
Focale et flou
24 mai 2008
Appels téléphoniques de Roberto Bolaño est un recueil de nouvelles qui mettent en scène différentes figures de l'écrivain, et qui articulent leur action autour d'un appel téléphonique. Le recueil a été écrit six ans avant la mort de son auteur, soit en juillet 2003. Comme l'écrit son traducteur dans une note liminaire : « Ces récits, quatorze fragments de biographies, d'autobiographie, d'autofiction, par leur foisonnement, les directions imprévisibles qu'ils peuvent prendre, témoignent du talent de Roberto Bolaño. » (p.8)
Appels téléphoniques est écrit avec une tendresse profonde, un réel amour mêlé de haine abjecte pour l'humanité ; Bolaño réussit à saisir dans le plus singulier des personnages, la plus banale des situations, une dimension universelle, avec une plume incisive et claire, souvent drôle, excitante, mordante. Roberto Bolaño est tout sauf un écrivain français : très peu de style, une priorité absolue à la description des personnages, de leurs sentiments, des événements, bref, un peu de focale dans un monde de flou.
Roberto Bolaño, Appels téléphoniques (traduit de l'espagnol par Robert Amutio), Christian Bourgois, 2008
-
Du côté de l'arrière-garde
02 mai 2008
Entre 1995 et 2003 paraissent, de façon quasi confidentielle, trente-neuf numéros et une vingtaine de suppléments du Jardin Ouvrier, revue de poésie picarde. Le fondateur, Ivar Ch'Vavar, s'entoure de collaborateurs (qu'il appelle communistement « camarades ») comme Konrad Schmitt, Lucien Suel et une centaine d'autres afin de publier, quatre fois l'an sous une couverture grise, quelques feuilles imprimées au format A5. Yves di Manno, directeur de la collection « Poésie » chez Flammarion, réunit ici tous les numéros et les publie dans un joli volume de 410 pages préfacé par Philippe Blondeau, poète qui a lui-même participé au Jardin Ouvrier.
(...) Nous devons concéder qu'une certaine originalité anime les camarades du J.O. : la poésie n'étant plus à Saint-Germain-des-Prés, nos amis picards font ressurgir les régionalismes ; avec Philippe Blondeau, nous pouvons effectivement dire que cette revue est un « exemple rare du renouvellement inventif d'une poésie en langue régionale » (p.11) ; que le J.O. « regarde volontiers du côté des poésies traditionnelles ou populaires - une vieille lamentation irlandaise (n°26-30), des chants touaregs (n°17-22) ou des chants gitans (n°24), tous proposés dans leur langue d'origine, comme des repères destinés à nous rappeler que la langue est une matière, une matière inséparable de son temps et de ses lieux. » Oui, il est difficile de remettre en question cet aspect irrémédiablement folklorique de la revue.
L'autre aspect original, c'est l'idée de « renouveler le vers » en le soumettant à des contraintes, à des lois nouvelles. Plutôt que, comme toutes les revues de poésie d'avant-garde, marcher dans la foulée de Dada et des paroles d'évangile d'Hugo Ball (« Tout art véritablement vivant sera irrationnel, primitif et complexe ; il utilisera un langage secret et léguera non pas des documents édifiants, mais des documents paradoxaux »), le J.O. fait des contraintes - propres à un certain classicisme - le terreau d'une avant-garde ; c'est l'inverse absolu de toute entreprise de destruction des codes, so XXe siècle. Ici, on fait de l'arrière-garde une avant-garde. Je parle d'avant-garde, puisque la revue se propose de montrer « la dimension collective de la poésie (...). Inventer et partager une réalité moderne : telle pourrait bien être l'ambition du Jardin Ouvrier, qui est véritablement une œuvre collective. » (p. 16), écrit Philippe Blondeau. En lisant ces mots, il est difficile de ne pas penser à Vincent Kaufmann dans sa Poétique des groupes littéraires : « L'avant-garde est communauté à l'état virtuel, elle émerge comme une possibilité de partage qui implique toujours, de façon plus ou moins explicite, une contestation des pratiques individuelles de l'art. » (...)
Mais les poèmes se suivent et s'agglutinent, aucun ne me touche. Je parcours mollement les pages en soupirant d'ennui et je me demande avec une certaine inquiétude si, avec l'âge, les expérimentations littéraires contemporaines ne me donnent pas plutôt envie de regarder un bon épisode de Dr House ?
Le Jardin Ouvrier d'Ivar Ch'Vavar & camarades, Flammarion, 2008
