• La Beauté du contresens

    02 octobre 2008

    On peut lire ce recueil de haïkus (qui ne respectent pas la forme traditionnelle japonaise de 17 syllabes, 5-7-5) de deux manières : soit avec la naïveté du lecteur qui, vierge de la supercherie de Bassmann/Volodine, s'imagine qu'il s'agit du véritable compte-rendu d'une incarcération ; ou encore, comme un lecteur avisé qui ne peut qu'admirer la capacité de Volodine à faire ressentir l'enfermement et la violence du milieu carcéral.


    Car il faut un talent tout à fait exceptionnel pour rendre, avec une aussi grande acuité, les sensations d'un prisonnier d'un goulag imaginaire. La beauté de l'entreprise réside dans son ironie : la forme « haïku » nous renvoie, traditionnellement, à un monde plutôt joyeux et délicat, où abondent les cerisiers en fleurs, les flocons de neige sur un temple ou les battements d'ailes d'un papillon. Ici, Bassmann (appelons-le ainsi) bouleverse ce petit univers de dentelle et nous convie à regarder, à sentir et à toucher la fange, à entendre les cris, à respirer l'odeur moite des prisonniers. (...)
    Haïkus de prison est extraordinairement efficace, mais le fait de savoir qu'il s'agit d'une supercherie (alors qu'au fond, qu'est-ce que cela change ?) nuit étrangement à son caractère « véridique »... Comme si le fait de savoir que Volodine ait écrit tout cela dans le confort ouaté de son appartement nuisait à l'écriture réaliste de son recueil.

    Est-ce que, parfois, l'innocence a du bon ? 

     

    Haïkus de prison de Lutz Bassmann, Verdier, 2008

  • Le Bruissement de la langue

    08 juillet 2008

    « Les Zozios » (éditions Nous) est une rétrospective des poèmes de Jacques Demarcq écrits entre 1976 et 2006. Entre poésie sonore et textes de prose, Demarcq allie jeux de langages et de sons, disposition typographique et transgressions de tous les codes de la poésie dite « traditionnelle ». A la fois encyclopédie/manuel/hommage aux oiseaux, Les Zozios est aussi un traité de littérature mondiale ; la poésie de Demarcq arrive à la conjoncture de deux connaissances, le cri/chant musical des oiseaux et une maîtrise de l'histoire de la poésie qu'il connaît et sait faire valoir.

     

    Le vertébré volant, au cœur de l'œuvre, exerce sur Demarcq une naturelle fascination ; il est vrai que sa liberté impossible à domestiquer sied si bien au genre « poésie ». La quatrième de couverture parle d'échapper à l' « anthropocentrisme régnangnant» et c'est bien ce à quoi Demarcq semble vouloir nous convier. Mêlant noms et cris d'oiseaux aux mots, il donne sens à ce langage. Combien de fois, enfant, nous demandons-nous ce que se disent les oiseaux, lorsqu'ils semblent se répondre en une sorte de dialogue, de cris en cris et de branches en branches ?

     

    Le livre inclut un CD qui reprend certains poèmes du volume. Ce CD est essentiel puisque c'est par le son que le recueil prend son envol. Certaines pistes (la sixième, « le merle » et plus encore la neuvième, « l'alouette lulu ») sont de véritables performances de diction et de mise en parole d'une poésie difficile à lire, et montrent tant bien que mal notre transcription approximative du chant des oiseaux dans la langue.

     

    Placé sous l'égide de Maria Tsvetaeva, Jacques Demarcq, par cet exergue magnifique, se positionne dans la filiation de toutes les expérimentations de poésie sonore, où le mot est souvent réduit à son phonème, sa plus petite unité distinctive : «Avec des mots, des pensées, dire un son. Pour que dans les oreilles reste seulement a-a-a» (Maria Tsvetaeva, Carnet, 26 septembre 1940).

     

    Les Zozios est un livre important pour l'histoire de la poésie contemporaine puisqu'il fait office de condensé de tout ce que l'histoire de la poésie a connu comme bouleversements langagiers, de la poésie chinoise du VIIe siècle à aujourd'hui.


    Les Zozios de Jacques Demarcq, éditions Nous, 2008

  • Supercheries

    13 mai 2008

    Ah, d'accord. C'est qu'il faut connaître un minimum l'œuvre de Volodine pour en arriver à celle de Bassmann. Et que tout un circuit interne relie les livres de Volodine, Bassmann, Draeger et Kronauer. Entrelacs, entrevoûtes, il suffit de trouver le fil, et débrouillez-vous les enfants ? Peut-être est-ce caractéristique des romans et de l'univers de la science-fiction, dont je suis étrangère, là où Volodine a fait sa marque. Mais qu'importe, puisqu'Avec les moines-soldats est si joliment écrit. Sept chapitres qui nous télétransportent dans un univers parallèle, alors que l'humanité est au bord de chavirer, ou a déjà commencé, ou terminé, son apocalypse ; les noms de lieux, les noms des personnages, la description des espaces, tout cela est tout à fait étranger à ce que nous connaissons dans la réalité. Avec les moines-soldats se lit comme un récit de littérature fantastique.

     

    Le livre se divise en sept chapitres (sept entrevoûtes ?). Il s'ouvre et se termine par ces phrases : « Tambours incessants. Silence pendant le texte. » puis : « Silence après le texte. » Je ne comprends pas très bien ce que cela veut dire (silence partout ? ambiance cinématographique ?) mais une chose est sûre : ça tourne.

     

    Avec les moines-soldats de Lutz Bassman, Verdier, 2008

  • Une minute de perfection

    12 mars 2008

    Ils ont tous écrit sur la vieillesse et pourtant, on n'en parle jamais. Contrairement à la mort, sujet omniprésent dont on parle sans cesse (« Le message de la mort se déroule partout et ne se lit nulle part, imperceptible et pourtant presque audible » écrit Detambel p.83), la littérature se fait paradoxale : elle en parle et pourtant, le sujet reste tu, associé à quelque chose d'étrange et de terrifiant, plus encore que la mort. Comme si la mort était un sujet mille fois plus métaphysique et noble, tandis que la vieillesse demeurait son pendant froid et dégoûtant.

    Ce qui est merveilleux avec Le Syndrome de Diogène, c'est que si Detambel fait l'éloge de la vieillesse, elle le fait en embrassant son sujet tout entier, et non pas en choisissant les plus beaux morceaux. Elle fait l'éloge de la vieillesse dans sa totalité, avec ses méandres répugnants et effrayants. Elle se confronte au principe de réalité : on atteint une minute de perfection et puis on vieillit, voilà. C'est douloureux, parfois humiliant, on peut aussi aimer vieillir avec la douleur. Passant de citations les plus dépressives aux plus lumineuses, son livre est un collage où se côtoient le désespoir et la félicité. Une impression de sérénité baigne l'ensemble. Avoir peur de la vieillesse est une sorte d'aberration, et c'est bien là la thèse de Detambel : on ne peut être dégoûté ou ennuyé par les vieillards, puisque cela revient à être dégoûté par soi, par son propre corps en attente de ce même mûrissement. (...)

    Il n'y a pas que la littérature qui est sollicitée pour soulever le voile ; les études scientifiques, les articles de journaux, les anecdotes du quotidien, les débats politiques jusqu'aux paroles de peintres qui complètent le tableau, rendent l'objet non seulement « beau » mais aussi très actuel, posant les bonnes questions. Que faire de cette population vieillissante ? Faut-il vieillir à tout prix ?  Qu'est-ce qu'un vieux ? Comment vieillir heureux ? Est-ce seulement possible ?

     

     

    Le Syndrome de Diogène de Régine Detambel
    Actes Sud, 2008

     

  • Heart Of Grass

    13 septembre 2008

    Éric Athenot a non seulement traduit, mais il a analysé, commenté et résumé tous les poèmes de ce Feuilles d'herbe première mouture, celle de 1855 qui n'avait pas encore connu de traduction française jusqu'à ce jour. Le recueil a connu sept versions successives. Au moment de l'écriture de cette première version de 1855, tous les poèmes de Whitman s'intitulaient comme le recueil, d'où la répétition du titre pour chacun d'entre eux. L'éditeur donne, en table des matières, les titres définitifs qu'ils prirent au fil des publications ultérieures.

     

    Le lecteur est saisi, dès l'ouverture du livre, par cette mise en page très particulière qui rappelle les colonnes des journaux ; cette préface, révolutionnaire, avait été imprimée ainsi volontairement, «comme un vulgaire article de journal ou comme un pamphlet politique, sonnant ainsi dès celle-ci le glas "des poèmes distillés à partir d'autres poèmes" en vue d'offrir à l'Amérique de 1855 "le traitement titanesque et généreux" qu'il juge "digne d'elle"» (p.297). A cette mise en page étonnante s'ajoute le choix du titre, le très joli Leaves of Grass. Athenot le commente ainsi : « Grass »  prend une dimension péjorative quant il est utilisé par le poète ; il «désignerait les pages présentant un défaut d'impression et mises au rebut. Dans ce cas, le poète annoncerait dès le titre son intention d'inscrire le méprisable, voire l'insignifiant, au cœur de son poème, ce qui correspond en grande partie à son projet. » (p.294) D'où le choix de mise en page.

     

    Tout ce décor graphique prépare le lecteur au verbe brûlant, à la fougue du poète révolté. La préface de Whitman fut rédigée « alors que les poèmes étaient encore sous presse, ce qui lui confère son caractère décousu, voire brouillon, et explique la densité parfois ébouriffante de son style. » (p.303) Ainsi Whitman fait-il, dès les premières lignes, l'éloge, dans un esprit égalitariste, des États-Unis : « Les Américains, de toutes les nations, quelle que soit l'époque sur la terre, sont probablement dotés de la nature poétique la plus parfaite. Les États-Unis eux-mêmes constituent par essence le plus grand des poèmes. (...) Voici non pas une seule nation mais une nation fourmillant d'autres nations. » (p.11) Le poète chante la pluralité d'une Amérique en devenir, où la poésie, encore trop calée sur la parole poétique européenne, attend de naître sous un ciel américain, miroir de cette pluralité. En tant qu'Américain, Whitman invite ses pairs à trouver une voix qui ne s'inscrit pas dans l'Histoire européenne, mais qui prendrait racine dans les paysages et ses «gens ordinaires» (p.11).


    Walt Whitman, Feuilles d'herbe (nouvelle traduction de la version de 1855 par Éric Athenot), José Corti, 2008

  • Les Travaux, les plaisirs, les jours

    17 juin 2008

    Vie chaotique et pourtant, une discipline d'écriture. Voilà l'une des nombreuses et fascinantes contradictions de Virginia Woolf. Les pages de son Journal, on  « les reçoit comme un présent et (on) ne peut qu'éprouver de la gratitude pour l'artiste qui a pris la peine de mettre en forme le chaos d'une existence. » (p.9) C'est Leonard Woolf qui a fait la sélection thématique du Journal (parmi vingt-six cahiers) en raison de leur caractère personnel, et aussi pour protéger la vie privée des personnes citées.

     

    Est-ce un journal ou une œuvre, se demande la traductrice Agnès Desarthe ? « On pourrait répondre qu'un journal, fût-il intime, à partir du moment où il est rédigé par un écrivain, outrepasse naturellement la frontière du privé ; le métier de l'écrivain ne cessant jamais de s'exercer. » (p.9) Une « œuvre à part entière », donc (p.10), où le personnel prend une dimension universelle. Malgré la multitude de « je » qui fusent dans son Journal, Woolf percevait « parfaitement cette multiplicité du moi » (p.10). Citant Proust, Desarthe rappelle cette grande phrase du Contre Sainte-Beuve : « Un livre, écrit-il, est le produit d'un autre moi que celui que nous manifestons dans nos habitudes, dans la société, dans nos vices. » (p.11)

     

    Pour le postfacier Frédérique Amselle, le Journal de Woolf, qui l'a accompagnée de l'âge de quinze ans (Journal d'adolescence) à sa mort à cinquante-neuf ans, « s'inscrit dans la création littéraire woolfienne au même titre que la fiction » (p. 1529). L'éditeur y explique les conditions matérielles dans lesquelles se présentaient les carnets : trente volumes, parfois des feuillets qu'elle reliait elle-même et qui annoncent déjà son travail d'éditrice. Les dates sont soigneusement inscrites , de plus, le Journal « n'étant pas destiné à publication, (il) n'offre pas de travail de réécriture de sa propre matière (les biffures sont très rares.) » (p.1530)

     

    Mais le Journal, c'est aussi « le support qui permet de tenir les comptes » et un « carnet de voyage » (p.1533), un miroir des événements politiques de l'époque, comme « Londres sous les bombes », et même de « relevé météorologique » (p.1533). On y trouve aussi « le récit des soirées entre amis, des réceptions plus mondaines et du thé à la maison » (p. 1534).

     

    Contrairement à l'écriture autobiographique où l'auteur joue « en permanence avec la notion d'écart » (p.1535), le Journal n'offre pas la possibilité d'une interprétation. Et surtout, ce qui résume le mieux ce grand livre, c'est la volonté de faire de sa vie un sujet constant de réflexion, un laboratoire d'expériences et d'en faire un objet d'art : « Le Journal est (...) marqué par une volonté permanente de se rassembler, de se maîtriser, et surtout de se connaître. »

     

    C'est en cela qu'il s'agit d'une œuvre littéraire.

     

    Virginia Woolf, Journal intégral 1915-1941
    Nouvelle traduction (Stock, 2008)

  • Les contours du fantôme

    10 juin 2008

    Comme l'avait écrit Flaubert en parlant de Dieu, « présent partout et visible nulle part », on pourrait dire la même chose de Jacob. Josyane Savigneau dans Le Monde du 6 juin 2008 le formula ainsi : « Jacob ne reste pas longtemps dans un monde de vivants où il ne trouve pas sa place. » Dans les deux dernières pages du livre, l'ami Bonamy se retrouve dans la chambre de Jacob. Est-il mort entre temps ? C'est ce que Woolf laisse sous-entendre. « Il a tout laissé exactement en l'état », s'émerveille-t-il (p.252). Il y a une facture, des lettres de Sandra, une vieille paire de chaussures.  « Une fibre du fauteuil en osier grince, alors que personne ne s'y assied. » (p.253) Il est un fantôme dont tous essaient, en vain, d'en définir les contours.


    On ne présente évidemment plus Virginia Woolf, mais on saluera cependant cette nouvelle traduction d'Agnès Desarthe, véritable défi éditorial et littéraire puisqu'il s'agissait de rivaliser avec les traductions précédentes. Pourquoi retraduire et republier Woolf aujourd'hui ? Que voulait donc faire la brave équipe de La Cosmopolite, une des plus chic collections de littérature étrangère dans l'actuel monde de l'édition française ? Bien entendu, remettre au goût du jour des grands méchants loups comme Woolf est une entreprise tout à fait louable. L'ambition d'un tel projet n'étant sans doute pas que marketing, pourquoi revisiter ainsi l'œuvre de Woolf, qui ne manquait déjà pas au catalogue de Stock puisque La chambre de Jacob y avait déjà été traduite et publiée en 1942 et encore récemment, en 1993 ?

     

    La Chambre de Jacob, Virginia Woolf
    Nouvelle traduction d'Agnès Desarthe (Stock, 2008)

  • Fin de partie

    14 septembre 2008

    A Kaliningrad, les travaux du Congrès sur l'Europe battent leur plein. Les conférences sont prononcées dans toutes les langues européennes ; le narrateur, Tibor Schwarz, traducteur-interprète, diplômé depuis quelques années, est invité à travailler sur place et à séjourner à l'Hôtel des Nations. Livre complexe et profond, Fleischer y aborde les thèmes de l'Histoire et de l'oubli, de l'Europe, des femmes, de la décadence, du désir, des rapports de force, des corps, des langues et de leur traduction, des religions, des cultures, de l'argent, de l'ennui, de l'expatriation, du voyage, dans un tourbillon d'aventures surréalistes qui rappellent l'ambiance des jeux vidéos.

     

    Alain Flescher, Prolongations
    Gallimard, coll. L'Infini, 2008