« Les Zozios » (éditions Nous) est une rétrospective des poèmes de Jacques Demarcq écrits entre 1976 et 2006. A la fois poésie sonore et textes de prose, Demarcq allie jeux de langages et de sons, disposition typographique et transgressions de tous les codes de la poésie dite « traditionnelle ». A la fois encyclopédie/manuel/hommage aux oiseaux, Les Zozios est aussi un manuel de littérature mondiale, avec influences tout aussi primordiales que la connaissance encyclopédique qu'a Demarcq des oiseaux ; la poésie de Demarcq arrive à la conjoncture de deux connaissances, le cri/chant musical des oiseaux et une maîtrise de l'histoire de la poésie qu'il connaît et sait faire valoir.
Le vertébré volant, au cœur de l'œuvre, exerce sur Demarcq une naturelle fascination ; il est vrai que sa liberté impossible à domestiquer sied si bien au genre « poésie ». La quatrième de couverture parle d'échapper à l' « anthropocentrisme régnangnant» et c'est bien ce à quoi Demarcq semble vouloir nous convier. Mêlant noms et cris d'oiseaux aux mots, il donne sens à ce langage. Combien de fois, enfant, nous demandons-nous ce que se disent les oiseaux, lorsqu'ils semblent se répondre en une sorte de dialogue, de cris en cris et de branches en branches ?
Le livre inclut un CD qui reprend certains poèmes du volume. Ce CD est essentiel puisque c'est par le son que le recueil prend son envol. Certaines pistes (la sixième, « le merle » et plus encore la neuvième, « l'alouette lulu ») sont de véritables performances de diction et de mise en parole d'une poésie difficile à lire, et montrent tant bien que mal notre transcription approximative du chant des oiseaux dans la langue. En me documentant sur les oiseaux pour la lecture de ce recueil, j'apprends que la langue française entretient un rapport très particulier avec l'ornithologie puisque « contrairement à la plupart des autres animaux, chacune des espèces d'oiseaux dispose d'un nom français normalisé unique attribué par la Commission internationale des noms français des oiseaux. » (Wikipédia).
Placé sous l'égide de Maria Tsvetaeva, Jacques Demarcq, par cet exergue magnifique, se positionne dans la filiation de toutes les expérimentations de poésie sonore, où le mot est souvent réduit à son phonème, sa plus petite unité distinctive : «Avec des mots, des pensées, dire un son. Pour que dans les oreilles reste seulement a-a-a» (Maria Tsvetaeva, Carnet, 26 septembre 1940).
Les Zozios est un livre important pour l'histoire de la poésie contemporaine puisqu'il fait office de condensé de tout ce que l'histoire de la poésie a connu comme bouleversements langagiers, de la poésie chinoise du VIIe siècle à aujourd'hui.
Première partie : Sonn&Demi (p.9-16)
Dans cette première partie, Demarcq s'amuse graphiquement avec la poésie. La typographie, la disposition anarchique des mots sur la page, le jeu des couleurs offrent d'abord des tableaux à regarder avant d'être lus. « Le vers, un déséquilibre tenu jusqu'au/déjà qui libre suit/désarrime le récit » (p.15). Les mots manquent, faut-il combler les vers ? Laisser faire, « voler selon » comme l'écrivait Rimbaud ? Quoi qu'il en soit, Demarcq s'amuse beaucoup à faire valser les yeux sur la page comme on le ferait en observant le vol d'un oiseau fou. Sur la première piste du CD, le poème « IV » (p.12) est lu par Demarcq ; belle voix grave et interprétation différente à l'oral. « D'aile & délié de tout quand les oiseaux : sil e n c e/ Haut ; / plus que de réel les mots s'écorchent & crissent » (p.12). Le « o » de « Haut » pouvait s'entendre « Ô » ; ainsi, avec ou sans texte, un poème de Demarcq prend plusieurs sens. Plus que de réel, les mots sont ici musique.
Deuxième partie : Ho Vol (p. 17-72)
Les poèmes de cette seconde partie rendent hommage aux oiseaux, rangés par thèmes : la poule, l'hirondelle, le rouge-gorge et la mésange, le hibou, le cormoran, le merle. S'il y a plus de 10 000 espèces d'oiseaux, Demarcq s'intéresse aux plus familiers d'entre eux.
La musique de certains poèmes rappelle les contines de l'enfance. D'ailleurs, une des contines les plus célèbres n'est-elle pas « Alouette, gentille Alouette/ Alouette, je te plumerai. /Je te plumerai la tête,/Je te plumerai la tête,/Et la tête, et la tête,/Alouette, Alouette, Aaaah... » ? C'est idiot, mais si commun à tous les petits francophones, que je ne suis pas étonnée de lire, au début de son poème « Poule & Cie », une strophe commençant ainsi, aussi simplement et candidement que : « Poule poule poule picoraient dans la cour / puis couraient quand je les pour-/suivais attiré par cette chouette couette coquette/de couveuse au cul large et balourd/tortillant des froufrous de Pompadour » (p.19)
Demarcq s'amuse avec la mise en page ; « l'hirondelle » (p.22-23), « la frégate » (p.24-25) mais aussi « deux cormorans mille chardonnerets » (p.37-39) sont encadrés par des lignes verticales qui semblent vouloir contenir un poème trop libre, cage obligée de mots en liberté. Il est vrai qu'il est parfois difficile de déchiffrer tous les vers : « rhon!& la g :l,i.s...s;...,.a.,..d,e déploie son arc qui la relance » écrit-il p. 23, mais le poète nous oblige à modifier nos habitudes de lecteur ; peut-être ne faut-il pas essayer de comprendre, là où, depuis Boileau, logique et langage semblent toujours inextricablement mêlés. Dans son poème « Paysage en trois », qui s'étend, comme un triptyque en peinture, sur trois tableaux en doubles-pages, il chapeaute les deux premiers poèmes d'un arc de cercle façon calligramme, de manière à ce que le texte en dise aussi long que sa disposition : « La coupole de polypollution de la mégapole vue depuis celle bizantitine de Montmartre » (p.28-29). Il y a quelque chose de totalement ludique dans la poésie des « Zozios », jusqu'au titre. Dans un dictionnaire d'argot, « zozio » me renvoie immédiatement à « verge » (!) tandis que, dans le langage courant, « zozio » est, comme « pestacle », la dénomination enfantine commune d'un mot difficile à prononcer (ou l'appellation affectueuse) du mot « oiseau ». Tout est prétexte à jeu dans ce recueil : les sons, les mots, la typographie, la mise en page ; p.52-53, Demarcq dessine à l'aide de mots huit silhouettes d'oiseaux sur une branche ; les « oiseaux » sont surmontés de cette phrase, très drôle : « les Parisiens devant cette irruption sauvage débridée tonitruante/avec leurs étonnements de villageois dès que la banlieue rapplique » (p.53).
Ici, on s'amuse, on chante, on rit aussi parfois, quand c'est risible : « TROUROUBLÉ QUE TOUT À CROUPE LA DÉBOURBOUILLE D'UN POU DANS LE COU » (p.45). Dans un texte dédié à Francis Ponge, « (postème) », Demarcq s'explique : « On ne saisit les mots que par erreur. (...) J'écris pour voler dans les plumes, davantage que pour fixer ; scripta volant. Gavées de rythme et dérapant d'une syllabe à l'autre, les hirondelles n'ont guère demandé leur reste, relancées au besoin par celles de Ponge, ping ! (...) Butant contre ses marges, la description a tourné à la fable. Moralité : la syntaxe est cette religion (de religare, relier) dont les mots sont les diables (...). Au fond, par excès de zèle je voulais désailer ce pouvoir dont nous abuse, non pas tant la langue que le texte même dans ce qui fait sa réussite : ce flux de sens, rythmes et résonnances, qui rédigère son objet comme l'araignée sa proie. » (p.26)
Mais il n'y a pas que du jeu dans « Les Zozios ». Le dernier texte de la série « Ho Vol » (p.70-71), écrit à Strasbourg en septembre 2002, commence et se termine ainsi : « Il faut savoir terminer un amour, ou cette grève parlée contre l'utilitarisme des mots et l'usure du quotidien : une suite de poèmes. (...) Nos hirondelles divorcent toutes au moins une fois. Le taux n'est que de 40% chez les mésanges bleues du Languedoc que le CNRS surveille de près. La conclusion de l'étude est que les mâles ont beau et même bel canto... c'est leur territoire plus riche qui attire la femelle. Ses ressources accrues, elle pond davantage. Lui, non ! Marri, il n'a plus qu'à courir la volage. Tout s'explique. Le poète suppose, mélange, exagère, invente sans y croire, se méfiant plus que tout des mots, jusqu'à ce qu'une vérité le rattrape. Adriana va me quitter. »
Peut-être que Demarcq voit dans les oiseaux le reflet des comportements de l'homme. Peut-être aussi que ce ne sont que des hasards.
Troisième partie : D'Islande (p.74-115)
« D'Islande » intègre, tel un manuel d'ornithologie classique, des photographies en noir et blanc d'oiseaux. Les photographies sont accompagnées de poèmes relativement intéressants, mêlant langue islandaise (?) et française, dont les titres imitent peut-être le cri de ces oiseaux (« snottittlingur », « kria », « aedur », « spoi », etc). Ainsi, cette troisième partie s'ouvre sur « pas farouche le bruant des neiges/sur une pierre à 3 pas se pose/deux guillemots à peine plus bas/prennent le soleil sur un rocher/des macareux passent pédalant/d'autres dandinent près du rivage/lui trille des trirrirrip ptyu qu'il m'a vu/volette jusqu'à une fleur pour la photo/son nid sous de proches pierres probable/à s'amie de nouveau téléphone » (p. 75) Plus loin, « hraussagaukur » (p.87) accumule la consonne « v » sur la page : « une bécassine des marais/trotte sur le macadam/longues pattes/aussi vite que je marche (...)/vvv/vvv/vvv/vvv/vvv/vvv/vvv » (p.87). La répétition de la lettre « v » crée un triple effet : le bruit des ailes dans le vent, les traces des pattes sur le sol, ou encore le dessin de six bécassines en vol (après vérification, la bécassine des marais, effectivement, vole).
Dans le texte « crie ! souris » (p.92- 110), Demarcq invente une conversation entre une oie cendrée, un canard siffleur, un colvert, un canard pilet, un pétrel fulmar, un goéland marin, une mouette rieuse, une barge à queue noire, un pluvier doré, une bergeronnette grise, un courlis courlieu, un goéland argenté, une sterne arctique, une grive mauvis, une mouette tridactyle, un eider à duvet. On pourrait croire ce regroupement difficile car tous ces oiseaux ne vivent pas, contrairement au titre, en Islande, mais évoluent dans des zones géographiques distancées. Pour s'expliquer, Demarcq écrit dans son « (postème) » que, faute d'expérience ornithologique, il avait choisi d'écrire ce conte malgré son improbabilité géographique ; mais à sa grande surprise, lors d'un voyage en Islande, il vit « la grive mauvis dans les fourrés des pentes ; la bergeronnette grise sur les appontements ; la barge sur des piquets de pâture » etc. « La fable visant l'invraisemblable du langage, j'ai ajouté dans mes cartouches une pincée de réalisme. » (p.111)
Quatrième partie : Cummings (p.116-132)
Hommage au poète américain Edward Estlin Cummings, Demarcq a sélectionné (ou traduit ?) les innovations syntaxiques du maître (la note en fin d'ouvrage spécifie seulement qu'il s'agit s'une sélection parmi les poèmes que Cummings a consacré aux oiseaux). Il place cette quatrième partie sous une de ses citations (« a poet is a penguin - his wings are to swim with ») et garde les titres en anglais. Cummings, on le sait, contourne les conventions syntaxiques, déplace les signes de ponctuation qui interrompent les vers et même les mots. Les poèmes sont typographiés de façon irrégulière sur la page, de telle sorte qu'il est souvent difficile de les lire à haute voix. Le premier poème de cette série, « swi(» (p.117) en offre un bon exemple : « rap(/travers!r/ondEmen/t)idenoir/ce(doré)ur/pa-ssants-u-rpassan-nt/ » etc.
Tous les poèmes de cette quatrième partie sont tirés des recueils de Cummings : No Thanks (1935), 50 Poems (1940), One Times One (1944), 95 Poems (1958), 73 Poems (1963).
Cinquième partie : Exquis disent ? (p.133-178)
La citation d'Oscar Wilde que Demarcq a choisie pour ouvrir cette cinquième partie pourrait coiffer le livre entier : « art is... birds that no woodland possesses » (« L'art... C'est un oiseau qu'aucune forêt ne peut saisir »). En effet, les poèmes d'Exquis disent s'amusent à s'envoler, justement ; plusieurs d'entre eux, lus à voix haute (sur le CD) valent la peine d'être lus en même temps qu'écoutés : « ôoo ! tro tio tio tio tiou tioute/filouloute/zzzou... troulahi touttitrotte/gigolote » (« le rossignol », p.135). Des chants mêlés de mots différents pour le troglodyte (« tit tit tit/ma queue/tserrrettettett/trop tite? » p.136. Notons au passage les récurrentes allusions au vocabulaire érotique) ou la linotte : « gné-/ghé-/ghé/t'sou vite/quêques kopecks/pour ma cagnotte » (p.137), et ainsi de suite pour le loriot, la sittelle (« eh/chéri!/tsiiiii?/tuit tvett/d'1 liquette/tsuitt elle/te dévête/ton égérie »p.140), le pinson, le grimpereau mâle, le moineau, le merle (musique et voix de Frédéric Folmer, piste 6 sur le disque), la bergeronnette printannière, la mésange charbonnière, le rouge-gorge, l'hypolaïs polyglotte (lui répond) (également sur le disque, piste 7), l'hirondelle, la fauvette babillarde, le traquet pâtre, l'étourneau sansonnet, la rousserolle effarvatte, le chardonneret, l'alouette lulu (« didudli dulidudli/rudicule hurliberli/qui dilues ton ptit Lu/dans l'jus des turlupini/ » p.157), le gobe-mouche noir, le verdier, le pipit des arbres, l'ortolan, le bouvreuil, etc. On atteint des sommets de mise en page p.162-165, où les mots sont découpés et disposés dans des taches aléatoires sur la page. Puis, Demarcq ajoute d'autres poèmes ornithologiques avec « la grive musicienne » p.166-167 : « tyip tyip tyip disciple/tordu du slip tyoutu pfihip ». Dans « le merle - à bas la poésie ! » (p.168) aucun mot n'est reconnaissable, nous en sommes réduits à des sons purs : « tchakadac/tuittchoutchouc tchouck », etc.
Sixième partie : ‘Crivent (p.179-294)
« ‘Crivent » est un survol, semble-t-il, des inspirations, obsessions, passions et influences de l'auteur. De Lascaux (« la scaux » p.181) à Apollinaire en passant par Leiris et les hiéroglyphes, «'Crivent » nous donne la mesure de la famille culturelle à laquelle Demarcq appartient. Ainsi, on ne sera pas étonné de retrouver, dans un ordre plus ou moins chronologique, des poèmes dédiés aux thèmes suivants : Lascaux, les hiéroglyphes, l'écriture cunéiforme, l'alphabet. Puis viennent les grands textes et auteurs classiques : Aristophane (avec plusieurs mots écrits en alphabet grec ; le poème est dédié à Alain. Voir p.188-189), l'Ecclésiaste, Catulle, Jésus, Allah, Li Tong Hsuan et de nombreux poètes chinois (197-203) ou indiens (p.204-207). Pour chacun de ces textes, Demarcq imite l'écriture de ce texte ou du poème. Puis retour à François d'Assise, au peintre Giotto, au poète Rutebeuf, à Dante, à Léonard (de Vinci), à Rabelais, Shakespeare (dans un dialogue à la Roméo et Juliette piaillant, p.219-220), La Fontaine, Bashô, puis : Voltaire, Rousseau, le naturaliste Buffon, Diderot en chanson (ses amours pour Sophie Volland, p.230-231), Sade, Ryôkan, Blake (avec dessins d'anges, p.234-235), Baudelaire, Flaubert, Verlaine, Rimbaud et ses voyelles, le poète Pascoli, Apollinaire, Stein, Ungaretti, Lénine, Khlebnikov, Desnos.
Dans son poème à la « Schwitters » (p.258-259), il reprend la formule de la « Ur-Sonate », copiant sa mise en page. Suivront : Joyce, Péret, Leiris, Bataille, Artaud (qui s'y prête bien), Jean Tardieu, Prévert, Ponge, Queneau, Dotremont et Denis Roche (grandes influences, avec jeu de mot sur Éros Énergumène : « Et Roche, les airs culs mènent », p.271, poème écrit en 2003), Maurice Roche, Andrea Zanzotto. Viennent enfin les poètes surréalistes et sonores, les plus étranges et les plus rares : Gherasim Luca (p.274-275), Bernard Heidsieck, Ferenc Molnar, mais aussi Novarina, le poète belge Jean-Pierre Verheggen (très beau poème, drôle et sympathique, empreint d'amitié : « j'écris/en belles giclées de bergeronnette/tchik tchouk-tchouk perchée/sur un murmure en oualon/en fuligule clown vite avitaillé d'un/frichti d'moules jaunes/frites salées/en brute bière du coin et plus verts potins/que piverts poussins/griffant le terril » (p.285). Enfin, suivent les peu connus Frontier et Valérie Rouzeau, et pour finir, Dominique Meens (auteur(e?) d'Ornithologie du promeneur, Allia) et Christian Prigent.
« ‘Crivent » : mot valise entre cri, vent, et, tronqué du « é », « écrivant » dans le cri et dans le vent..
Septième partie : En théorie (p.297-327)
Cette dernière partie nous convie dans « La Tribu des Oreilles », parmi les peuples Gallas, Itous, Malingours, Hawaïas et Aïals et finalement, les Ouichs : « Les Ouichs croient leurs dons exceptionnels étroitement liés à la langue qu'ils se sont inventée. (...) Leurs lointains ancêtres, qui vivaient encore par monts et par vaux, parlaient une langue comme tout le monde (...). C'est lorsqu'ils se sont lancés sur le plateau que tout a changé. (...) Ne cessant de dériver, ils ont compris que bêtes et plantes varient autant que les gens, que rien n'est tout à fait le même ici ou là, hier ou demain (...). A, c'est le bas, soir qui tombe, arbre et ombre, souvenir. Wah : la nuit noire, roide et droit, le passé, refroidi. Han : grand, qui avance lent, tel qu'ailééphant sans oreilles ». (p.298-299) Une langue avec « peu de grammaire » (p.299), directement inspirée des sons de la nature. Dans son Contre Sainte-Beuve, Proust écrivait (et c'est aussi ce qui sert d'exergue à cette septième partie) : « Chaque jour j'attache moins de prix à l'intelligence. » (p.296)
Pour Proust (qui était très intelligent), qu'est-ce que l'intelligence ? Donnait-il à l'intelligence le sens commun de « comprendre », c'est-à-dire, comme le sous-entend le mot, la liaison entre le préfixe inter (entre) et le radical legere (choisir, cueillir), c'est-à-dire l'aptitude à relier des éléments qui sans elle resteraient séparés ?
Dans Les Zozios, on ne comprend pas toujours en ce sens-là. Est-ce pour autant inintelligent ? Non, seulement que la compréhension devient parfois moins intéressante que la sensation, que ce condensé d'art brut musical et poétique, branché sur d'autres facultés que celles de la logique. Et, sans hasard, des mots étranges concluent ce texte qui évoque la parade nuptiale : « la nuit s'approche/et moi d'elle/faim droite rose ! en action/tant de fois de l'arbre à l'herbe/qu'essoufflé suis rabougri (courbe-petit)/ohowah iliya iya/hinhin nwachoo honhan/pffoussap hep hep/hep pffouffè mhoudjir ». (p.301)
Le deuxième texte, « Chin Oise Ries », est une réflexion sur le rythme et les sons en poésie sonore, visuelle, concrète ou d'action, bien que « Mallarmé aurait ri de ces distinctions. Apollinaire aussi, Cummings, Schwitters et les Chinois. » (p.303) « Je vois Mallarmé en Chinois. A disloquer les lignes d'abysses en désordonnées, faire tanguer la rectangu...linéarité typographique, c'est l'évidence du vide qu'il insuffle dans la représentation - anticipant sur Malévitch et toute la modernité. De ce vide il donne le D, pour donner... vie, naissance, à une évanescence des signes et du sens. Scripta volant. » (p.304)
Proche des lettristes par la théorie, Demarcq revient sur Cummings : « E.E. Cummings, je me souviens d'avoir acheté il y a quelque trente ans ses poèmes complets sur un simple coup d'œil : ça ressemblait si peu au libre-verbisme postsurréaliste des années 60 ! Dix ans plus tard, Christian Prigent puis Bernard Noël, à première vue aussi, publiaient mes traductions. Cummings, c'est la liberté pour ce que la réalité concrète de l'écriture - pas le bavardage ! - a de plus humble : la lettre. » (p.310) Puis, honnête, il cite Maurice Roche et surtout Denis Roche, à qui il a, de toute évidence, emprunté (entre autres) le concept de « cadrage » du poème : « Dans Le Mécrit, il utilisait la feuille de papier-machine comme une fenêtre, de préférence à guillotine. Ce qui importait n'était pas la vue, mais un cadrage dont les bords tranchants mettaient à vif une énergie : " │Un livre c'est deux colonnes d'un phalle │ ". A la sonnette, la coupure relançait le désir. » (p.313) Il enchaîne en finale sur la musique, si propre à son œuvre sonore : il cite Janequin, Rameau, Beethoven, Messiaen « ou davantage dans mes cordes Mingus » (p.315) et surtout les oiseaux, dont il relativise le chant : « un fluet flûtiau pas très futé ; mais fluide, fluctuant fol et flou. Aux plus bavards, les ornithologues ne prêtent guère plus d'une vingtaine de messages : des cris en général. » (p.316)
Suit, en fin de volume, un index de tous les noms d'oiseaux cités dans le volume.
