Article 113 de l'ordonnance de Police du 25 juillet 1862 :
« Les jeux de palets, de tonneaux, de siam, de quilles, de volants, de toupies, sabots, bâtonnets, cerfs-volants et tous autres susceptibles de gêner la circulation et d'occasionner des accidents sont interdits sur la voie publique ».
C'est sous cette loi de 1862 que tombent aussi skates, rollers, BMX et autres bolides à roulettes qui slaloment dans les villes françaises. Rouler, frôler, ramper, s'accrocher au mobilier urbain est toléré, puis souvent interdit en raison des plaintes des voisins - trop bruyant. Alors il reste le skatepark. Nous sommes entrés dans l'un d'eux, à Bercy, planté entre la Cinémathèque, le Palais des sports et... le ministère de l'Économie.
On croit que le skate, c'est un truc de Blancs, de WASP, de punks, de taggeurs de chihuahuas, de gros relous de la banlieue qui fument du crack, mais en fait non. Ça commence à 7 ans et comme pour Tintin, ça pourrait bien se terminer à 77. Ici, les tout petits commencent à la trottinette, contournent les BMX, évitent les skateurs sous le regard affolé de leur (parfois présente) maman.
Mercredi, c'est ravioli, mais c'est aussi le jour qu'on a choisi pour les rencontrer, les djeunes. L'un deux s'applique à peindre tranquillement un immense tag sur l'un des murs. Comme dans un atelier d'artiste, ses bombes de couleur attendent par terre. David[1] a trente ans. Blessé à la cheville en compétition, il a pris sa retraite de skateur à 26. Alors que nous discutons tranquillement, deux petits sur planches se jettent sur nous, intrigués par l'Hasselblad de Nicolas et par mon calepin : « Nous on vient de Grenoble. A Grenoble les skateparks c'est payant, 5 euros par session... A Paris c'est génial, c'est grand, c'est couvert, le béton il est pas abimé, et en plus c'est gratuit ! » « Ok, et vous avez payé combien pour vos planches ? » « Ben, celle-là c'est une bonne planche, elle est solide, elle roule bien... Elle coûte 70 euros... Mais les bonnes planches ça peut monter jusqu'à 180. » « Et est-ce que vous connaissez un peu la culture skate ? Les vêtements, la musique, tout ça, est-ce qu'il y a une culture de clan ? » « Bah, euh, non, on sait pas. »
Du côté du BMX, je rencontre Bastien, 21 ans, intermittent du spectacle, ingénieur du son à ses heures : « Je fais du BMX pour le plaisir. J'aime le sport extrême, quand c'est sympa mais dangereux. » Et Hugo, 10 ans ? « J'ai commencé la trottinette à 9 ans, dans les "U". Et puis je me suis blessé, je me suis ouvert le mollet. Un jour il y a même un BMX qui m'est tombé dessus (il pointe son thorax). Et puis je ne fais pas de compétition, mais je connais le champion français de trottinette, Maxime Legrand. » Il y a donc des championnats internationaux de trottinettes ? « Oui, oui. » Il fait froid, la lumière s'envole, il est 17 heures ; le temps de quelques portraits, nous nous intéressons à Maxime, 19 ans, fervent défenseur de l'Indépendance de la Rive Gauche, autoproclamé "vicomte du 13" : « J'ai commencé par le skate à 13 ans, j'en ai fait jusqu'à l'âge de 15, mais j'ai arrêté suite à de nombreuses blessures. Maintenant je fais du roller agressif, mais pas que dans les skateparks... J'aime bien la ville, explorer le mobilier urbain, streeter. » Faire de la ville un terrain de jeu... « T'as un style plutôt rock, avec ton jean slim, tout ça. » « Il y a plusieurs types de skateurs, il n'y a pas que ceux qui écoutent du hip hop. Il y en a pas mal comme moi qui écoutent du rock et de l'électro. En plus, pour nous, le style c'est important. Oui, tout ça c'est une histoire de style. On ne parle pas de ce que l'on fait, de ce que l'on vit ; mais on montre, on est aussi ici pour voir ce que les autres font. C'est pour ça que les vêtements, les photos, les shooting, c'est important, pour se corriger aussi, comme le font les sportifs, les footballeurs, pour savoir quelles sont nos erreurs. »
On s'éloigne, il fait de plus en plus froid ; quelques parents viennent chercher leurs enfants (la tehon ?), mais la majorité resteront encore à valser quelques heures dans les rouleaux de béton ; de loin, la rumeur des planches sur les rampes rappelle, étrangement, le bruit des vagues.
[1] Les prénoms sont fictifs
